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Reprise de La Veuve Joyeuse pour la rentrée de l’Opéra de Paris

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 9-IX-2017. Franz Lehár (1870-1948) : Die lustige Witwe, opérette en 3 actes sur un livret de Victor Léon et Leo Stein d’après « L’Attaché d’ambassade » d’Henri Meilhac. Mise en scène : Jorge Lavelli. Décors : António Lagarto. Costumes : Francesco Zito. Chorégraphie : Laurence Fanon. Lumières : Dominique Bruguière. Avec : Franck Leguérinel, Graf Mirko Zeta ; Valentina Naforniţa, Valencienne ; Thomas Hampson, Graf Danilo Danilowitsch ; Véronique Gens, Hanna Glawari ; Stephen Costello, Camille de Rosillon ; Alexandre Duhamel, Vicomte Cascada ; Karl‑Michael Ebner, Raoul de Saint‑Brioche ; Peter Bording, Bogdanowitsch ; Anja Schlosser, Sylviane ; Michael Kranebitter, Kromow ; Edna Prochnik, Olga ; Julian Arsenault, Pritschitsch ; Yvonne Wiedstruck, Praskowia ; Siegfried Jerusalem, Njegus ; Esthel Durand, Lolo ; Isabelle Escalier, Dodo ; Sylvie Delaunay, Jou-Jou ; Virginia Leva-Poncet, Frou-Frou ; Ghislaine Roux, Clo-Clo ; Marie-Cécile Chevassus, Margot. Chœur de l’Opéra national de Paris (chef de chœur : José Luis Basso). Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Jakub Hrůša.

Veuve Joyeuse_1Manque de précision évident à de nombreux moments et à plusieurs niveaux, mise en scène bien trop disproportionnée pour combler cette grande salle de l’Opéra Bastille, un plateau vocal qui peine à arriver jusqu’à nos oreilles : les bulles de champagne de La Veuve Joyeuse en version allemande pétillent grâce aux chorégraphies énergiques et spectaculaires de Laurence Fanon et à la qualité des mélodies de , mais ne nous font malheureusement pas tourner la tête pour ce début de saison parisien.

Il y a exactement 20 ans, Die lustige Witwe entrait au répertoire de l’Opéra national de Paris et revenait en 2012 dans la même mise en scène de , également proposée ce soir pour l’ouverture de la saison 2017-2018 de la maison parisienne. Mais alors que cette opérette, principal chef-d’œuvre de l’âge d’argent de l’opérette viennoise, était habituellement jouée à l’Opéra Garnier, voilà que le choix de l’Opéra Bastille semble être l’une des principales causes des déceptions de ce soir, difficulté que les solistes, chœur ou orchestre, sont difficilement arrivés à surmonter tout au long de cette première représentation.

Mais le spectacle révèle également bien trop d’imperfections pour une reprise présentée au sein d’une institution si prestigieuse. Plusieurs décalages entre le plateau et la fosse, sans raison apparente puisque les solistes se positionnent le plus souvent sur l’avant-scène bien en face du chef, des imprécisions régulières au niveau du texte de la part de plusieurs chanteurs, un manque de cohésion vocale pour le chœur de l’Opéra, une sonorisation des dialogues parlés mal calibrée et qui souligne encore plus les problèmes de projection et de volume lors des parties chantées… Tous ces défauts ne nous ont pas permis de participer avec gourmandise à cette fête.

Le salon de l’ambassade de Pontévédro à Paris, unique décor, a été construit autour de la danse : le sublime parquet au sol pratiquement nu répond pourtant trop à la froideur de Bastille. Et alors que ce décor paraît effectivement bien adapté au patchwork de danses qui composent cette œuvre, les scènes intimistes donnent une curieuse sensation de vide que les rideaux rouges et les lumières ne semblent pas pouvoir étoffer. Cette mise en scène propose pourtant de bonnes idées bien adaptées au genre sans rentrer dans la lourdeur ou la caricature. Mais il faut bien avouer qu’afin de préserver l’énergie des mouvements ainsi que le rythme des va-et-vient des protagonistes typiques du vaudeville, les artistes ont l’air d’exécuter une véritable course folle, tellement les points d’entrée et de sortie sont éloignés l’un de l’autre. Ce tourbillon, que l’on suppose plus que l’on retrouve, souffre également d’une disposition du chœur bien trop statique et d’une direction d’acteurs bien trop convenue pour cette masse, qui si on se concentre dessus, rend le spectacle rapidement gnan-gnan.

Mais le choix d’une salle a aussi, et surtout, des conséquences sur le plan vocal. Ici, en fait clairement les frais, alors qu’elle exprimait récemment son excitation à l’idée de se vêtir des parures d’Hanna Glawari. Bien sûr, cela ne surprendra personne, la soprano ne manque pas d’élégance dans ce rôle. Et même si l’air du rire qui marque son entrée, Bitte, meine Herrn, convainc (c’est une prouesse technique d’une redoutable difficulté où la chanteuse rit tout autant qu’elle chante), il nous fait réaliser aussi que le manque de volume de sa voix est bien trop prononcé pour arriver à dompter l’immensité de Bastille. C’est un chant minutieux, un timbre séducteur, une présence imprégnée de glamour, une envie d’espièglerie manifeste qui caractérisent la prestation de l’artiste, mais c’est aussi un chant trop linéaire, sans ambiguïté, sans mélancolie que sait pourtant parfaitement véhiculer et qui aurait donné une couleur toute particulière à son incarnation. Au final, la chanteuse n’arrive pas à se lover dans l’immoralité bon enfant qui amuse tant dans l’opérette. La baguette précautionneuse de lui laisse pourtant suffisamment de place pour déployer son plus beau moment vocal, la Chanson de la fée Vilja basée sur une mélodie simple et élégamment dessinée, que la soprano a su rendre aussi raffinée qu’un aria d’opéra.

Son partenaire de jeu souffre du même mal mais révèle une insolence et un bagout bien plus enjôleurs pour assumer pleinement son personnage de Danilo. Peu importe les quelques aigus passés à la trappe et un medium un peu forcé, révèle un agréable sens du théâtre et affirme un plaisir évident à se perdre dans ce doux divertissement.

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incarne quant à elle une charmante Valencienne haute en couleurs dont le chant, malheureusement aussi, a du mal à atteindre bon nombre de spectateurs. Gracieuse, scintillante, la voix de la soprano marque tout de même les esprits, notamment sa belle mélodie pour indiquer qu’elle est « une femme comme il faut », marche qui se transforme en polka lorsqu’elle renonce à son honorabilité, Camille n’hésitant pas à l’ensorceler. Seul ce dernier ne rencontre aucune difficulté à se faire entendre, les premiers pas parisiens de se révélant assurés grâce à un timbre brillant, une projection sans faille, avec toutefois un chant qui gagnerait à être plus expressif.

Le reste de la distribution est de haute voltige avec initialement deux légendes du chant lyrique en la personne de qui n’a ici qu’un rôle parlé (Njegus), et remplacé au pied levé par le baryton français qui assume sans heurts le rôle du vieux comte.

L’Orchestre de l’Opéra de Paris cisèle chaque motif de danse et sait ménager les effets même si la baguette de paraît bien trop précautionneuse pour trouver l’équilibre idéal entre la fosse et le plateau, un objectif qui n’a pas toujours été atteint. Le chef choisit des tempi parfois trop lents, peut-être pour que les chanteurs s’attachent à leur diction, mais qui alourdissent particulièrement les effets musicaux de Lehár. Portée par les acrobaties des danseurs enchaînant kolo slave, cake-walk afro américain et cancan parisien, la phalange trouve la frénésie nécessaire pour inciter l’assistance à frapper des mains aux rythmes des froufrous, des jambes levées et des spectaculaires cabrioles.

La qualité de l’invention mélodique que l’on trouve dans cette opérette et ses danses exaltantes ne nous font pas regretter notre venue à Bastille, mais pour les quatorze autres représentations prévues, on ne souhaite à l’équipe qu’une seule chose : de tout envoyer valser !

Crédits photographiques : © Guergana Damianova / ONP

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