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Les Passions de Musica à Strasbourg

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Spectacles divers

Strasbourg. Festival Musica.
21-IX-2017 : Michaël Levinas (né en 1949) : La Passion selon Saint Marc. Une passion après Auschwitz pour solistes, chœur et orchestre, textes en hébreu, araméen, allemand et français ancien. Raquel Camarinha, soprano, La Mère ; Marion Grange, soprano, Marie-Madeleine ; Guilhem Terrail, contre-ténor, L’Evangéliste ; Mathieu Dubroca, baryton, Jésus. Solistes du choeur : Marie Hamard, La servante ; Simon Savoy, Pierre ; Pierre Arpin, Judas, L’évêque. Ensemble vocal de Lausanne. Orchestre de Chambre de Lausanne, direction : Marc Kissóczy.
23-IX-2017 : Sylvano Bussotti (né en 1931) : La Passion selon Sade, Mystère de chambre avec tableaux vivants. Mise en scène Antoine Gindt ; scénographie Élise Capdenat ; lumières Daniel Levy ; costumes Fanny Brouste ; Raquel Camarinha, soprano, Justine ou Juliette ; Éric Houzelot, comédien, Le Marquis ; Ensemble Multilatérale, direction : Léo Warynski.

LaPassionSelonMarc©GuillaumeChauvin-3.jpgLa passion est à l’affiche de l’édition 2017 de Musica, à travers quatre œuvres aussi fortes que singulières, qui jalonnent la programmation du festival. En ouverture, c’est La Passion selon Saint Marc, une passion après Auschwitz qui crée l’événement. L’œuvre donnée en création française est une commande passée à pour commémorer les 500 ans de la Réforme de Luther. Le surlendemain, La Passion selon Sade de investit la scène de la Cité de la musique de Strasbourg où la soprano affronte le Marquis/Eric Houzelot dans un « Mystère de chambre » sulfureux et sous tension.

Le Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg n’est peut-être pas l’écrin idéal pour accueillir La Passion selon Marc de , créée en avril dernier en l’église Saint-François de Lausanne. Mais la ferveur et l’excellence des forces en présence – solistes, chœur et Orchestre de Lausanne, tous placés sous la direction exemplaire de – révèlent ce soir la hauteur d’un chef d’œuvre où le compositeur met toutes les ressources de son écriture virtuose et sophistiquée au service d’une pensée et d’un sujet qui résonnent au plus profond de lui-même : « Peut-on composer de la musique sans pleurer et sans trembler après la Shoah » s’interroge Levinas qui est, à ce jour, le premier compositeur juif à mettre en musique une passion de la tradition chrétienne.

Si l’héritage de Bach y est tangible, le compositeur conçoit l’œuvre sous forme d’un triptyque où le récit proprement dit de la Passion selon Marc (chapitres 14 et 15) est précédé des prières de la synagogue en hébreu et araméen (Hatzi Kaddish et El male Rahamin). La Passion se conclut par deux poèmes chantés en allemand de Paul Celan (L’Écluse et Tremble) dont la langue « pleure toujours » souligne le compositeur : « Sur tout ce deuil/ qui est le tien : pas/de deuxième ciel ». Car la Passion de Levinas est sans salut.

Se joignent aux pupitres de l’ un célesta, une harpe, un synthétiseur et deux pianos dont l’un est accordé au seizième de ton. Levinas poursuit là son investigation sonore amorcée dans son dernier opéra Le petit Prince qui multiplie les trajectoires de chute obtenues sur l’instrument microtonal. Le compositeur conçoit une écriture chorale complexe engendrant une micro-polyphonie à 36 voix séparées. Le son y est souvent filtré (la main ou une feuille de papier devant la bouche des choristes) au sein de textures sonores qui rejoignent voire se confondent avec celles de l’orchestre. Après la clameur des voix d’hommes, impressionnantes dans Hatzi Kaddish, et la déploration d’El male Rahamin où la masse chorale sert de « chambre d’écho » au baryton soliste (superbe ), la cantillation des voix « fait entendre le tragique dans sa nudité », avec une lecture des noms du mur de la Shoah.

Michaël Levinas a choisi de faire chanter le récit de la Passion, partie centrale la plus développée, en français ancien, une langue « âpre et très accentuée », dit-il, que Michel Zink a transcrite dans l’alphabet moderne. Comme chez Bach cette fois, le récit de l’Évangéliste (merveilleux contre-ténor ) alterne avec l’intervention des personnages, Jésus, La Mère, Marie-Madeleine…, et les chœurs de turba (la foule) qui confèrent sa part de théâtralité à la narration. est ici Jésus, voix flexible et expressive, d’une assurance imparable, empruntant le plus souvent les trajectoires ascendantes. Les trois implorations de La Mère qui jalonnent le récit (émouvantes et ) ont des profils plus ondoyants et laissent parfois la voix a cappella. Dans les parties plus dramatiques – Trahison de Pierre, Récit de Golgotha – l’orchestre se fait plus coloré (sonneries, cloches, steel-drums), révélant un travail d’orfèvre sur le timbre et l’hybridation des sonorités dont Levinas est le maître d’œuvre virtuose.

C’est avec la voix chaleureuse et invoquante de , terminant a cappella dans le deuxième poème de Celan, que se referme cette passion, laissant advenir l’émotion nue dans l’espace silencieux de la salle de concert.

PSS©SandyKorzekwa#4

Robe rouge sur fond de velours vert

Autre lieu, autre registre avec La Passion selon Sade de , une œuvre emblématique des années 1960, regardant vers le théâtre musical et l’œuvre ouverte, voire le happening, introduit en Europe à cette même époque par John Cage et ses suiveurs. Œuvre « intuitive » aurait dit Stockhausen, qui met au cœur du projet un sonnet de Louise Labé, Ô beaux yeux bruns, qui n’est pas destiné à être chanté. La partition est une énigme que les deux maîtres d’œuvre – , en charge de la direction, et pour la mise en scène – ont dû sonder, décrypter, élaguer et finalement restituer, à la lumière des indications, autant sonores que scéniques, données par le compositeur. Et c’est tant mieux ! Car ni la musique ni le spectacle ainsi réactualisés ne sont véritablement datés.

était seule en scène lors de la création houleuse du spectacle en 1965 au Teatro Biondo de Palerme. a choisi quant à lui d’introduire le personnage muet du Marquis dans une mise en scène où les instrumentistes, costumés et fardés (l’ en grande forme), font quelques apparitions. Prologue et épilogue bienvenus relèvent également de l’imagination du metteur en scène, pour étoffer une matière un brin ténue.

Ainsi, c’est entre les drapeaux français et européen qu’Éric Houzelot investit la scène pour prononcer le discours enflammé de Donatien Alphonse François de Sade : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », judicieusement tuilé par la Sonata Erotica d’ avec laquelle on pénètre de plain pied « dans le boudoir ». Autre chaud/froid très réussi, cette pièce d’orgue (Solo de Bussotti) brutalisant nos oreilles alors que le Marquis de Sade (Éric Houzelot toujours) se dénude lentement et revêt son habit soyeux d’intérieur, dans une temporalité toujours très étirée où chaque geste et attitude requièrent une importance. Dans sa robe-fourreau rouge sang sur fond de velours vert (rideau et lit de repos), Raquel Camarinha est éblouissante, endossant le double rôle de Justine et Juliette. Elle sera fouettée dans un premier temps par son partenaire qu’elle parvient ensuite à dominer et à neutraliser. La voix est elle aussi de velours : ambrée dans le médium grave, elle flamboie dans les aigus au gré des arabesques et autres figures flexibles qui fibrent la dramaturgie sonore. Gageons que le choral du Cantor de Leipzig, Blute nur, du liebes Herz (« Saigne mon cher cœur ») qu’elle fredonne lascivement au terme de cette descente aux enfers n’aurait pas déplu à l’iconoclaste florentin !

Crédits photographiques : La Passion selon Saint Marc © Guillaume Chauvin et La Passion selon Sade © Sandy Korzekwa

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