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Le tsunami verbal de Kein Licht à Musica

Festivals, La Scène, Opéra

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 22-IX-2017. Festival Musica. Philippe Manoury (né en 1952) : Kein Licht, (2011, 2012, 2017), Thinkspiel pour acteurs, chanteurs, musiciens et musique électronique en temps réel d’après un texte d’Elfriede Jelinek. Mise en scène Nicolas Stemann ; décors Katrin Nottrodt ; costumes Marysol del Castillo ; vidéo Claude Lehmann ; réalisation informatique musicale IRCAM Thomas Goepfer. Soprano, Sarah Maria Sun ; Mezzo, Olivia Vermeulen; Contralto, Christina Daletska ; comédiens, Carolina Peters, Niels Bormann ; Quatuor vocal, Chœur du Théâtre National Croate de Zagreb ; La chienne Cheeky. United instruments of Lucilin ; direction Julien Leroy.

kein licht musica opera du rhinAprès Duisburg où Kein Licht a été créé dans le cadre de la Ruhrtriennale en août dernier, et avant l’Opéra Comique qui en est le commanditaire, le cinquième ouvrage lyrique de , avec les forces de l’ et la collaboration du metteur en scène allemand Nicolas Stemann, est à l’affiche de l’Opéra National du Rhin pour quatre représentations. Si l’aventure s’avère passionnante (récompensée avant même son aboutissement par le Prix Fedora- à la Scala de Milan), la mise en oeuvre bute sur le texte et ses déferlements monstrueux, empiétant parfois sur une partie musicale qui peine à se faire entendre.

C’est Nicolas Stemann, familier de l’œuvre d’Elfriede Jelinek (Prix Nobel de littérature 2004) qui soumet à Manoury le texte que l’auteure autrichienne écrit après la catastrophe de Fukushima survenue en mars 2011. Kein Licht est le dixième ouvrage de Jelinek dont il s’empare, entraînant le compositeur dans l’aventure collective d’une « écriture de plateau » où le livret ne préexiste pas à la musique. Le résultat en est une nouvelle forme opératique, un Thinkspiel (littéralement « jeu pensé ») en trois parties, véritable prototype convoquant aux côtés des chanteurs deux comédiens dont les voix parlées s’inscrivent dans le projet musical global.

Manoury dit avoir conçu un certain nombre de modules sonores interchangeables dont il a fixé l’ordre après coup. Au centre de son projet, c’est l’interpénétration des temps du théâtre et de la musique qu’il vise, grâce à la souplesse de l’outil électronique réagissant en temps réel. D’où l’importance du texte parlé.

Désignés par les lettres A et B (formidables Niels Bormann et Caroline Peters), ils sont aussi anonymes que les voix chantées : un trio de « nymphes » que l’on croirait sorti du Ring de Wagner (lumineuses , et ), un baryton (vaillant ) et un quatuor vocal façon choeur antique, celui du Choeur du Théâtre National Croate de Zagreb. L’ensemble instrumental, douze musiciens sous la ferme direction de , est sur le plateau, en fond de scène.

Qu’est-ce-que peut être la vie après la catastrophe ? C’est ce que tente de nous dire ce texte profus et chaotique dont on ne perçoit pas toujours toutes les nuances. Il est en allemand, certes sur-titré mais difficile à lire pour les non germanistes dans le tempo soutenu de son débit.

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De fait, le premier volet (2011) de ce triptyque ne décolle pas vraiment, enlisé dans un flot de paroles – peut-être métaphore de la catastrophe elle-même. Durant le premier Interlude, c’est qui intervient sur scène, le compositeur assumant sans fard sa part de responsabilité dans la représentation de chaque soirée. La deuxième partie (2012) plus décantée situe davantage la « Sprechmelodie » dans le processus sonore, chant et comédie interférant ici avec plus d’intérêt et de fluidité. On y apprécie des instants de mélodrame où la voix parlée s’inscrit véritablement dans un temps musical. Telle cette scène amusante d’Atomi (petite centrale nucléaire dotée de paroles) où Manoury s’inspire du théâtre de marionnettes japonais Bunraku qu’il cite souvent en exemple : moment de « théâtre sonore » très réussi où l’alto solo tisse un contrepoint avec la voix traitée en temps réel.

Le deuxième Finale est l’acmé luxuriant du spectacle où convergent toutes les strates sonores dans un espace démultiplié par l’électronique. Le compositeur revient alors à l’écran, filmé en temps réel à sa console électronique, pour faire cette fois l’apologie de la technique et de l’électricité. Le dernier volet (2017) est plus bavard, faisant réapparaître les deux êtres identifiables du livret qui traversent toute la dramaturgie : « la femme endeuillée » et la chienne Cheeky dont le jappement électronique s’inscrit aussi dans le paysage sonore. Manoury y accumule les clins d’œil et hommages à ses pairs (Mahler, Schoenberg, Berg…) et fait chanter à « la femme endeuillée » (chaleureuse ) son troisième Lamento, le symbolique O Mensch! Gib Acht! extrait de Also sprach Zarathoustra de Nietzsche, l’une des pages vocales les plus impressionnantes de la partition.

Foisonnante elle aussi, la mise en scène colle à l’action sonore avec une rare fluidité. Couleurs, costumes originaux, éléments de décors (ceux de Katrin Nottrodt) sont augmentés de la vidéo de Claudia Lehmann. Si les comédiens et chanteurs investissent l’espace du public, les instrumentistes (violon et alto) sont parfois conviés sur le devant de la scène dans un travail mettant l’accent sur la dimension performative.

De Licht à Kein Licht, il n’y a qu’un « pas »… Ce vaisseau lancé vers le ciel dans les dernières images de la vidéo ne laisse d’invoquer la figure de Karlheinz Stockhausen dont la pensée semble infiltrer ce nouvel ouvrage musical et scénique. Rêveur d’inouï lui aussi, Philippe Manoury continue d’aller plus loin, dans une recherche prospective et risquée dont Kein Licht témoigne assurément.

Crédit photographique : © Caroline Seide

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