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À Lausanne, Lucia di Lammermoor révèle Edgardo

La Scène, Opéra, Opéras

Lausanne. Opéra. 1-X-2017. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor, opéra en trois actes sur un livret de Salvatore Cammarano d’après le roman « The Bride of Lammermoor » de Walter Scott. Mise en scène, décors, costumes et lumières : Stefano Poda. Assistant : Paolo Gianni Cei. Avec Lenneke Ruiten, Lucia ; Airam Hernández, Edgardo ; Àngel Òdena, Enrico ; Patrick Bolleire, Raimondo ; Tristan Blanchet, Arturo ; Cristina Segura, Alisa ; Pierre-Yves Têtu, Normanno. Chœur de l’Opéra de Lausanne (chef de chœur : Jacques Blanc). Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction musicale : Jesús López Cobos.

Lucia.01Ouverture de saison flamboyante à l’Opéra de Lausanne avec une Lucia di Lammermoor de dont la qualité des deux principaux protagonistes,  et , portent un spectacle parfois inabouti vers un succès populaire mérité.

Quand s’ouvre le rideau en même temps que résonnent les premières notes de l’ouverture, la noirceur du décor, le brouillard ambiant laisse à peine entrevoir les longues silhouettes humaines plantées telles les colonnes d’un édifice en ruine. Dans sa mise en scène, avec ses éclairages parfois rares, ses costumes amples et noirs, nous plonge dans un univers carcéral. Un monde d’hommes, brutal, sombre et intriguant. Cette première scène laisse entrevoir la patte du metteur en scène italien. Mais celui qui nous avait enthousiasmé avec son Faust de Gounod à Turin, puis avec son Ariodante de Händel à Lausanne, semble se perdre dans un spectacle inabouti. Si l’intention, le discours, le récit restent, la manière de les montrer semble parfois inachevée. Ainsi, avec les chœurs, ce qui était chez Poda une chorégraphie où tout était millimétré dans l’intention n’est ici qu’errements et déambulations.

Avec la soprano néerlandaise (Lucia), l’Opéra de Lausanne lui offre une prise de rôle à la portée de ses moyens vocaux. Aujourd’hui, nous sommes loin de la « jolie » Pamina qu’elle créait à Lausanne dans la Flûte Enchantée de Mozart en mars 2010. À peine sortie d’une convaincante Konstanze de L’Enlèvement au Sérail à La Scala de Milan en juillet de cette année, elle aborde crânement un des rôles les plus mythiques en même temps que l’un des plus difficiles de l’art lyrique. Tenant la scène pendant presque l’entier de la représentation, on comprend qu’elle passe les premières scènes dans une relative prudence vocale. L’expérience du rôle lui permettra sans doute de mieux doser sa prestation afin de la rendre exaltante d’un bout à l’autre de la soirée. Car ce n’est en effet qu’aux abords de la célèbre scène de la folie avec « Il dolce suono » suivi d’un « Ardon gli incensi » que la soprano semble s’exprimer au mieux de son talent. Soutenu par la magie des sons étranges de l’harmonica de verre (superbe Sascha Rekert), son chant de folle agonie s’élève soudain vers une dimension d’une intensité humaine quasi insoutenable. Libérée des contraintes et des difficultés assumées jusqu’ici, la soprano se lance dans un époustouflant « Spargi d’amaro pianto… » aux trilles superbement maîtrisées.

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C’est alors qu’on découvre vraiment la révélation d’un talent avec le ténor (Edgardo) qui, s’il avait attiré l’attention par son très beau « Sulla tomba che rinserra… » du début, s’affirme comme un chanteur d’exception. Plus qu’un superbe chanteur avec une ligne de chant impeccable, une diction parfaite, une projection impressionnante, il ose une interprétation bouleversante de couleurs vocales, de tension et d’authenticité. Des qualités qu’on reconnait habituellement chez des chanteurs d’expérience alors que le ténor espagnol chante le rôle pour la première fois. Il fallait entendre Airam Hernández dans l’ultime scène, quand il apprend la disparition de Lucia. Attaquant mezza-voce un déchirant appel à son amour perdu, sans pathos, n’ayant pour lui que l’intense vérité de cette disparition, le ténor des Canaries se révèle un chanteur formidable. Un artiste à suivre.

On oubliera la prestation du baryton (Enrico) qui chante constamment forte des notes dont il ne domine pas toujours la justesse. Particulièrement pénibles sont ses interventions dans les ensembles (on pense à l’admirable sextet « Chi mi frena in tal momento » dont il fait perdre une grande partie de la poésie musicale). Peut-être que la voix trop profonde de (Raimondo) n’était pas idéale dans la distribution lausannoise mais, il démontre une belle autorité vocale et un aplomb certain dans un rôle ingrat quoique riche de musique. A noter, la belle et forte présence vocale de la mezzo (Alisa) pour qui ce rôle, pour petit qu’il soit, est part entière de l’opéra. Bravo !

Depuis la fosse, le chef espagnol semble à la peine pour contenir un Chœur de l’Opéra de Lausanne incapable d’éviter de nombreux et périlleux décalages avec un apparu en petite forme.

Crédit photographique : © Alan Humerose

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