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Le Oui de Molly Bloom par Rebecca Saunders au Festival d’Automne

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Église Saint-Eustache. 28-IX-2017. Rebecca Saunders (née en 1967) : Yes, performance spatialisée pour soprano, dix-neuf solistes et chef d’orchestre sur des textes extraits du dernier chapitre de Ulysse de James Joyce. Donatienne Michel-Dansac, soprano ; mise en espace Rebecca Saunders. Ensemble Musikfabrik, direction : Enno Poppe.

medias_file_w355_16d6ff72cb7ee67636a978118c242186C’est sous la superbe voûte de l’Église Saint-Eustache que le Festival d’Automne à Paris débute la programmation musicale de sa 46ᵉ édition dédiée à la mémoire de Pierre Bergé. À l’affiche de cette première soirée, la « performance spatialisée » Yes de la compositrice anglaise qui convie l’auditeur à une expérience d’écoute unique autant que fascinante.

Yes est une création « en France », entendez par là une « transcription spatiale » in situ de l’œuvre donnée en première mondiale dans la Kammermusiksaal de la Philharmonie de Berlin en septembre dernier. L’enjeu est de modeler un espace sonore singulier pour chacune des configurations spatiales dont la compositrice a sondé minutieusement toutes les potentialités acoustiques. Yes est aussi le premier mot du dernier chapitre du monumental Ulysse de James Joyce, le célèbre monologue de Molly Bloom qui fibre l’œuvre et sous-tend la trajectoire temporelle.

À la scène centrale nantie d’un podium pour la chanteuse – flamboyante – s’adjoignent différents plateaux sur les côtés de la nef où viendront jouer, en solo ou par petits groupes les instrumentistes de l’, amenés à se déplacer continuellement et à renouveler d’autant les sources d’écoute. Le son qui interagit avec l’espace est amplifié et réverbéré mais jamais transformé. Ainsi la voix de la soprano presque à nu dans les premières pages de la partition se répercute-t-elle généreusement dans le chœur de l’église, accusant la plasticité de ses figures mélodiques auxquelles réagit la contrebasse superbe de , en pizzicati. Le texte de Joyce y est balbutié, murmuré, chanté, passant par tous les états de la voix, tour à tour lyrique, gutturale ou filtrée.

Entre-temps l’ensemble instrumental (une quinzaine de musiciens) s’est installé sur la scène centrale, dirigé cette fois par . La voix semble progressivement phagocytée puis répercutée par les instruments dans un déploiement spectral somptueux et un flux énergétique d’une puissance décuplée, à l’image de « ce torrent effrayant tout au fond » dont nous parle Joyce : joute ardente des trompettes bouchées, solo ébouriffant de l’accordéon épaulé par la percussion et la flûte basse engagent le corps et la voix des instrumentistes qui font eux aussi constamment ressurgir le texte : « Énergie sans pitié d’un flux infini » lit-on dans le Monologue. Cette manière de façonner l’espace sonore s’opère par fondus enchaînés successifs, le silence étant toujours coloré d’une fréquence, aussi ténue soit-elle, pour relier les composantes de cette « sculpture sonore » géante. Le traitement éruptif et obsessionnel de l’orchestre s’exerce jusqu’à une acmé bruyante, rehaussée d’un solo de percussions métalliques qui excite notre tympan à gauche. Il a son avers sotto voce avec les bruits colorés d’un magnifique quintette à vent entendu à droite, la tension se relâchant progressivement jusqu’à la fin de l’œuvre. Les reliefs s’aplanissent et les lieux se confondent là où le temps suspendu devient espace. est alors derrière nous, en chaire, lisant les dernières phrases du Monologue, ce Oui jouissif de Molly Bloom qu’elle expectore, entre souffle et étranglements de la voix, bouclant cette trajectoire impressionnante dans un espace totalement silencieux.

Crédit photographique : Église Saint-Eustache © Louis Robiche

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