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Superbe création française du Concerto pour violon de Daniel Bjarnason

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philhamonie de Paris – Grande salle Pierre Boulez. 4-X-2017. Carl Nielsen (1865-1931) : Helios, ouverture ; Daniel Bjarnason (né en 1979) : Concerto pour violon ; Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Symphonie n°2 en mi mineur op. 27. Pekka Kuusisto, violon. Orchestre de Paris, direction : Osmo Vänskä

Pekka Kuusisto_credit_Kaapo_KamuAttention, un vent rafraîchissant commence à souffler sur l’univers du concert symphonique français. À la Philharmonie de Paris, le public applaudit maintenant entre les mouvements d’une symphonie. Mieux encore, l’ ose programmer un Concerto pour violon écrit par un compositeur islandais trentenaire.

L’œuvre a été créée à Los Angeles par Gustavo Dudamel il y a tout juste six semaines, et reprise déjà par Esa-Pekka Salonen à Londres et Bruxelles le mois dernier, et maintenant à Paris avec . Et partout avec son dédicataire , et avec autant de succès là-bas que ce soir à Paris. Courageux mais pas téméraire, le directeur musical Daniel Harding n’avait programmé cette œuvre que le premier soir, le second concert proposant plus sagement le Concerto pour violon n° 1 de Prokofiev. Pour encadrer ce concerto, , les deux soirs, présente aussi deux œuvres pleines d’énergie, l’évocatrice ouverture Helios de  retraçant la course du soleil au dessus de la mer Égée (et donnée par l’ pour la première fois), et la prolixe Symphonie n° 2 de , qui était, en 1908, un pur manifeste en faveur de la mélodie.

Qui est ? Un compositeur islandais dont la carrière émerge à l’international depuis moins de dix ans. Il a écrit un premier opéra (créé l’an dernier), des pièces symphoniques et de musique de chambre, qui baignent dans une ambiance sombre, mais évocatrice. Filiation scandinave garantie. S’il fallait trouver des affinités avec des compositeurs français, on penserait à Pascal Dusapin ou Olivier Greif. Les concerts des créations britannique et belge par Salonen se faisaient avec un programme bien plus pertinent : le Concerto y était encadré par les Symphonie n° 6 et n° 7 de Sibelius, excusez du peu. On peut goûter l’exubérance et les envolées des cordes de la Symphonie n° 2 de Rachmaninov (et en effet le public manifesta sa satisfaction entre les mouvements, ce qui prouve, soit dit en passant, que la Philharmonie de Paris a effectivement réussi la gageure d’amener un nouveau public), mais en termes de science de l’orchestration, force est de constater que la comparaison était très flatteuse pour le jeune Islandais.

Qu’entend on dans ce concerto ? Il commence étrangement, par le violon seul accompagné par le sifflotement du soliste, mais rapidement l’entrée en piste de l’orchestre crée tout un monde fourmillant, sombre, mais dont tout espoir n’est pas banni. , dédicataire de l’œuvre, est un phénomène. La démarche dégingandée, il affiche une décontraction bravache, voire de Gavroche, avec un physique de gamin fraîchement rentré dans l’adolescence. Musicalement, cette jeunesse éternelle sert son propos et irrigue un style d’une précision millimétrée. Le violon n’est ni en dialogue, ni en opposition avec l’orchestre, il a dépassé ce stade pour mieux toucher et exprimer, comme Berlioz avait osé le faire avec Harold en Italie. Kuusisto s’épanouit non pas dans une, mais deux cadences, l’une où on l’entend comme une respiration rouillée, la seconde où le violoniste s’accompagne en sifflotant. Ce sifflotement pourrait être celui d’un adolescent sur les amas d’une barricade, ou d’un survivant dans un monde brutalement interrompu dans sa course folle ; on peut tout imaginer, car tout est ambigu dans cet assemblage de contraires. L’orchestration, d’une extrême finesse dans les détails, magnifiquement restituée par Osmo Vänskä et l’Orchestre de Paris, parvient en même temps à balayer de larges horizons.

L’œuvre devait initialement s’appeler Scordatura, du nom de la technique qui consiste à accorder un instrument à cordes dans un accord différent, ce qui modifie les intervalles et donne cet effet de rugosité et de rouille. C’est Pekka Kuusisto lui-même qui avait suggéré cet effet au compositeur, qui l’a utilisé sur toute la durée de l’œuvre. Au dernier moment Bjarnason a opté pour le simple titre de Concerto pour violon, évitant ainsi de focaliser l’attention de l’auditeur sur ce qui n’est qu’un moyen, et lui laissant toute latitude d’interprétation. L’adéquation entre le violoniste et l’œuvre est parfaite, et l’orchestre était aux petits soins pour cette belle musique (ce qui ne veut pas dire qu’elle soit totalement facile et immédiate), qui est à l’image de notre époque, riche, complexe, multiple, sombre et tourmentée, dure, mais où l’individu peut encore survivre, et peut-être même mieux : vivre.

En bis, Pekka Kuusisto interprète une ancienne marche de mariage suédoise, archaïque et évoluant avec poésie et bonheur sur un subtil tapis de cordes. Comme une allégorie sur l’importance d’unir passé et présent, sur l’interdépendance du soliste et de l’orchestre, de la musique savante et de la tradition populaire. Un vent rafraîchissant soufflait sur Paris ce soir-là.

Crédits photographiques : Pekka Kuusisto © Kaapo Kamu

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