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Donner les cantates de Bach aujourd’hui : rencontre avec Raphaël Pichon

Raphaël-Pichon-©Jean-Baptiste-MillotRentrée parisienne chargée pour l’ qui, après Miranda à l’Opéra comique, enchaîne sur un cycle de concerts à la Philharmonie intitulé « Bach en sept paroles ». D’octobre à mai, sept programmes autour de cantates de ont été conçus par , qui revient pour nous sur la démarche à l’origine de ce cycle.

ResMusica : L’ s’est notamment fait connaître par ses enregistrement d’œuvres peu connues de Bach (Messes brèves, Messe en si de 1733) ou même reconstituées (Köthener Trauermusik BWV 244a). Le cycle que vous entamez est-il en quelque sorte la suite de cette démarche ?

: Oui, d’une certaine façon. Disons que j’aime bien aborder pour la première fois les grands compositeurs en empruntant un peu des chemins de traverse, en commençant par des choses qui vous préparent aux grands chefs d’œuvre, et construire ainsi, petit à petit, surtout avec Jean-Sébastien Bach, dont l’œuvre est absolument pléthorique (plus de 200 cantates, 2 passions, la grande messe, les petites messes…). Cela a toujours été notre philosophie avec Pygmalion : débuter avec ces chemins de traverse que vous avez évoqués (les Messes brèves, la petite Messe en si, puis la grande, ensuite des cantates, puis une première passion, la Trauermusik, comme une façon de se préparer pour la Saint Matthieu). Ce cycle est donc la suite logique de ce parcours avec peut-être une nouveauté, une difficulté supplémentaire : quand on a envie de donner en concert un certain nombre de cantates, la question essentielle est celle de leur réception.

Si les cantates de Bach sont aujourd’hui jugées à leur juste valeur, c’est-à-dire comme l’un des plus grands legs à l’humanité pour leurs qualités musicales mais aussi leurs qualités humanistes et universelles, cela reste un ensemble d’œuvres qui ont été écrites dans un contexte très particulier, celui de l’Allemagne luthérienne, pour une population du XVIIIe siècle dont le quotidien était lié totalement à la religion. Une religion dont la langue, les images employées et la rhétorique ne sont pas les nôtres. Il y a donc de nombreuses barrières potentielles et la réflexion a été la suivante : plutôt que de vouloir absolument respecter les cycles qui se sont imposés à Jean-Sébastien Bach (cycle de telle année, premier cycle de Leipzig, second cycle de Leipzig…) et qui fonctionnent par dimanche dans une organisation du calendrier liturgique très claire, il m’a semblé intéressant de les organiser de façon différente, et de les associer à des artistes venant d’autres disciplines que celle de la musique. J’ai ainsi proposé à une sélection d’artistes de s’accaparer une cantate ou une œuvre de chaque programme. Par exemple, pour le premier concert du cycle, qui s’appelle “Lumière” (un programme très jubilatoire, très festif, un programme de louanges), la danse s’est imposée à moi, ainsi que la figure de , qui est peut-être l’un de nos plus grands danseurs aujourd’hui, et qui dansera sur un des Concertos brandebourgeois.

« L’objectif est que la présence d’une personnalité artistique extérieure comme le danseur puisse amener un autre public à venir écouter cette musique de Bach. »

L’objectif est que tout à coup la présence d’une personnalité artistique extérieure puisse amener un autre public à venir écouter cette musique, et à l’écouter différemment. Ouvrir d’autres portes, cela a consisté avant tout à demander à la Philharmonie (mais ils ont été incroyablement réceptifs à toutes ces idées) de surtitrer tous les concerts. Il faut que le public ait un rapport assez direct aux paroles. Chacun peut évidemment prendre ce dont il a envie, mais cela permet de mettre facilement au jour des résonances entre ces textes et la mise en musique de Jean-Sébastien Bach. Ouvrir d’autres portes, cela peut être aussi agir sur le dispositif scénique en se rapprochant un peu plus du public, comme cela se fera dans la Passion selon saint Jean, qui sera spatialisée (ce n’est pas encore écrit dans la brochure, mais elle sera ritualisée ou du moins spatialisée par Marcus Borja). Il a fallu réfléchir à toutes ces questions non pas pour essayer de renier le propos religieux de ces cantates, mais pour annuler et enjamber toutes les barrières qui peuvent nous éloigner parfois d’un rapport plus direct avec ces musiques.

RM : Vous avez prévu notamment de la vidéo et de la magie : ne craignez-vous pas des réactions d’un certain public conservateur ou de la critique, car ce type d’ajouts fait souvent polémique ?

RP : Peut-être, tant mieux, ça veut dire qu’on parlera de Jean-Sébastien Bach, de ce répertoire et de la façon dont il peut être mis sur scène aujourd’hui. Ce qui m’intéresse le plus, c’est d’essayer, c’est de poser des questions, c’est de tenter des choses. Rien ne nous garantit que tout cela fonctionnera, mais tous les artistes qui s’investissent dans ce cycle, qu’ils viennent de la magie nouvelle ou de la vidéo, sont des artistes que j’ai pu choisir et avec qui j’ai pu dialoguer, qui ont été profondément intéressés par le projet, et qui ont parlé de leur passion et de leur respect pour Jean-Sébastien Bach. L’idée ce n’est pas de venir là pour trahir quoi que ce soit, ou pour essayer de faire dire à cette musique ce qu’elle ne dit pas. Au contraire, c’est pour dévoiler à quel point cette musique peut inspirer des artistes venant de mondes plus lointains. Ces conversations-là entre disciplines, entre musique et autres mondes artistiques, m’intéressent. Alors non, je ne crains pas les réactions des spectateurs, et j’espère que pour la majeure partie d’entre eux ils seront convaincus, même s’ils s’attendaient à réagir différemment.

RM : Revenons aux œuvres. Il y en a certaines dans lesquelles vous avez largement fait vos preuves, comme la Passion selon saint Jean. Est-ce qu’à l’inverse il y a des œuvres que vous abordez avec un regard neuf, comme des cantates pas spécialement connues ?

RP : Un regard neuf, je n’en sais rien. En tout cas, c’est un regard qui s’inscrit dans la continuité de l’expérience acquise en fréquentant ce répertoire depuis dix ans. Nous avons évolué dans notre façon de le jouer, nous sommes tous plus aguerris avec ce langage. Et puis je suis aussi très curieux de voir les automatismes qui, j’espère, vont se créer en jouant toutes les cinq semaines un nouveau programme, un nouveau défi, puisqu’à chaque fois ce sont des programmes assez importants avec des œuvres difficiles et très variées. Je suis également très heureux du “métier”, au sens de l’artisanat, qui va se tisser entre nous. Il s’agit en effet d’une aventure humaine très particulière car au cours de ce cycle, l’équipe sera, à très peu de choses près, toujours la même.

« Ce qui m’intéresse le plus, c’est d’essayer, c’est de poser des questions, c’est de tenter des choses, pour dévoiler à quel point cette musique peut inspirer des artistes venant de mondes plus lointains. »

RM : Y compris les solistes ?

RP : Les solistes sont soit des chanteurs avec lesquels nous avons nos habitudes, avec qui nous avons beaucoup donné d’œuvres de Bach (nous retrouverons par exemple Sabine Devieilhe, Julian Prégardien qui a été notre évangéliste dans la Saint Jean et dans la Saint Matthieu, Christian Immler qui a été un partenaire de longue date) soit des gens avec qui l’aventure est un peu plus récente, mais qui le plus souvent ont déjà une expérience importante avec Jean-Sébastien Bach, comme Reinoud van Mechelen, Dorothee Mields…

RM : Par rapport à d’autres ensembles baroques, vous vous consacrez beaucoup à un répertoire qui dépasse les limites du XVIIIe siècle. Cela nourrit-il votre vision de la musique de Bach ?

RP : Oui, parce qu’une autre partie de la philosophie du répertoire de Pygmalion, qui m’intéresse particulièrement, c’est l’idée de filiation. Je trouve intéressant d’aborder le répertoire non pas par tranches chronologiques, mais par filiation et par héritage culturel. Il me paraît évident de jouer le lundi du Schütz, le mardi du Bach, le mercredi la Messe en ut de Mozart, le jeudi Elias de Mendelssohn et le vendredi le Requiem allemand de Brahms. Entre ces différents répertoires, certains enjeux sont évidemment totalement bouleversés : les instruments, l’orchestre, le diapason, la vocalité, la technique, tout ce qu’on veut. Mais malgré tout il y a une telle connexion, et spécialement chez les germaniques, dans le langage, dans l’utilisation de leurs racines comme celle du choral, dans leur rapport au texte, dans leur vision spirituelle de la mort… Je vous dirais que jouer Elias de Mendelssohn continue à nourrir le prochain programme de cantates de Bach.

Crédit photographique : © Jean-Baptiste Millot

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