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Kirill Petrenko, la plus rigoureuse des modernités

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Munich. Nationaltheater. 9-X-2017. Gustav Mahler (1860-1911) : Sept Lieder sur des textes extraits de Des Knaben Wunderhorn ; Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n° 4, op. 98. Matthias Goerne, baryton ; Orchestre national de Bavière ; direction : Kirill Petrenko.

 

1. Akademiekonzert 201718 Petrenko, Goerne c)W. Hösl 9C2A0632Voilà ce qu’est un grand chef : un artiste qui vous fait découvrir ce que vous connaissiez déjà si bien.

L’aura qui entoure , à Munich plus encore qu’ailleurs, ne doit pas tromper : il ne faut pas espérer de lui les interprétations patinées, nourries par une tradition revivifiée aux équilibres raffinés que, dans cette même ville, un propose à l’égale admiration des mélomanes. Ce concert de rentrée, déjà donné en tournée en Asie, en est un exemple parfait : Petrenko est un chercheur, un inquiet, à qui l’idée d’une interprétation de quelque manière que ce soit « définitive » est profondément étrangère – son refus jusqu’ici presque sans exception des enregistrements commerciaux en est un signe.

Les Lieder de Mahler, dans leur version orchestrale, ne sont pas la chasse gardée du chanteur, et il serait absurde de voir dans l’orchestre un simple faire-valoir : ici, bénéficie d’un soutien exemplaire, et les mots, au lieu d’être marmonnés comme il le fait souvent, s’en trouvent véritablement projetés vers le public – et on ne dira jamais trop combien ces textes du recueil Des Knaben Wunderhorn choisis par Mahler sont de vrais trésors de poésie. Publiés entre 1805 et 1808, ces poèmes sont déjà, à l’heure où Mahler les choisit, des textes un peu désuets (Strauss, lui, choisit à la même époque une poésie plus contemporaine, dont ses contemporains Dehmel et Bierbaum) : c’est ainsi que bien des interprétations de leur version orchestrale les revêtent de luxuriances un peu chromo, qui introduisent une distance presque tendre. Avec Petrenko, ce n’est plus le bon vieux temps de nos aïeux qui nous est donné à voir : comme il le fait aussi, d’ailleurs, avec Le Chevalier à la Rose, il en souligne non seulement la modernité, articulations tranchantes et couleurs vives, sans peur du contraste. Il sait obtenir de son merveilleux orchestre des transparences enivrantes dans Rheinlegendchen ou Urlicht, mais il n’hésite pas à pousser les fanfares et les roulements de tambour de Revelge jusqu’à leur paroxysme : l’image effrayante de cette armée des morts, renvoyée au combat puis fossilisée au matin, en retrouve une violence inouïe, et on pense inévitablement à la Chasse sauvage des hommes de Waldemar dans les Gurre-Lieder composés quelques années plus tard par Schoenberg.

Petrenko, pourtant, si déroutants que puissent être parfois ses choix, n’est pas , son exact contemporain : lui ne cherche pas le grand spectacle, il se contente de s’immerger dans la partition, et c’est d’elle seule qu’il sort des leçons qui sont parfois fort loin de la tradition. La Quatrième symphonie de Brahms donnée en seconde partie en est un bel exemple : il faudrait décrire mouvement par mouvement les choix interprétatifs de Petrenko pour faire comprendre tout le relief nouveau qu’il donne à la partition. Point besoin d’excès, pas plus que de surcharge expressive : Petrenko emmène son auditeur sur des chemins plus escarpés que de coutume, le privant de ce qu’il y a de confortable dans ces œuvres qu’on connaît si bien, mais il ne lui laisse jamais le loisir de penser qu’on s’écarte le moins du monde de Brahms. Toutes nos excuses à l’Opéra de Bavière où Petrenko aura laissé une trace indélébile : un tel concert creuse l’appétit pour les années à venir où, directeur musical du Philharmonique de Berlin, il consacrera l’essentiel de ses forces au répertoire symphonique.

Crédits photographiques : © Wilfried Hösl/Bayerische Staatsoper

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