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Evgueni Kissin dans Beethoven, dix ans de réflexion sans réelle progression

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates pour piano n°3 en ut majeur, op. 2 ; n°14 en ut dièse mineur, op. 27 n°2 (« Clair de lune ») ; n°23 en fa mineur (« Appasionata »), op. 57 ; n°26 en mi bémol majeur (« Les Adieux »), op. 81a ; n°32 en ut mineur, op. 111 ; 32 variations pour piano en do mineur, WoO. 80. Evgueni Kissin, piano. 2 CD Deutsche Gramophon (aussi disponible en coffret de 3 long playing). Enregistré en public entre 2006 et 2016. Livret trilingue (allemand, anglais et français). Durée : 60’10.

 

beethoven kissinLe retour d’ sous l’étiquette jaune de Deutsche Grammophon, où il avait fait ses débuts en Occident sous la houlette de Herbert von Karajan, nous vaut un choix de sonates beethovéniennes captées en public. Le résultat global sonore ou musical est très variable d’une œuvre à l’autre, voire au sein d’un même mouvement, mais ne mérite pas les attaques dont a été victime ce double disque sur les réseaux sociaux ou dans certains articles de presse.

Âgé aujourd’hui de quarante-six ans, a jusqu’à ce jour peu fréquenté le grand’œuvre pianistique beethovénien au disque (en dehors des œuvres concertantes gravées en compagnie de James Levine, Colin Davis ou Claudio Abbado) : seulement deux rondos et déjà la Sonate « Clair de Lune » durant sa faramineuse période RCA (rééditions en coffret). Aux trente ans de réflexions compositionnelles du maître de Bonn depuis l’iconoclaste Troisième (1794-95), dédiée non sans ironie au maître vénéré Joseph Haydn, jusqu’à l’ultime, philosophique et prophétique opus 111 (1820-22), répond donc l’itinéraire décennal d’une carrière soliste menée aux quatre coins du monde (ici, de Séoul à Vienne notamment). Toutes ces captations publiques, radiophoniques ou privées, ont reçu l’aval de l’artiste, et méritent en ce sens le respect. Elles font office de témoignage de son art, mâtiné de narcissisme (ah ! ces longues plages d’applaudissements nourris), mais louable de probité, ces enregistrements n’ayant probablement pas été retouchés a posteriori. Il faut, bien entendu, admettre les limites de l’exercice : bruits et toussotements du public, variabilité de la qualité des prises de son, minimes imperfections digitales qu’aurait gommées un travail de studio ou de montage. Il est toutefois difficile de cerner une véritable progression de l’approche beethovénienne du pianiste, au fil de ces dix années écoulées. Ce que l’on entend est assez global et uniment linéaire, parfois interchangeable d’une sonate à l’autre, malgré une poétique de l’instant plus adaptée à chaque concert qu’à chaque œuvre, plus dans la magie de l’instant que dans la continuité réflexive.

L’on peut regretter parfois ces forte à la sonorité d’acier dans les aigus, cette main gauche de fer qui assène les accords au fond du clavier (Allegro con brio de la Sonate op. 2 n°3, ou le Maestoso liminaire de l’op. 111). Toute la difficulté est de marquer les forte sans sombrer uniment dans la dureté ou le péremptoire : n’est pas Emil Gilels qui veut (voir sa version magistrale de la même sonate n°3 chez Deutsche Grammophon) ! Cette accentuation, très (trop ?) soulignée au détriment du naturel du discours, plombe par exemple l’Adagio sostenuto initial de la Sonate « Clair de Lune », qui s’enlise aux limites de l’ennui, mais est rattrapé par un finale époustouflant et lapidaire. Cette rudesse, cette violence contenue dans l’exacerbation des écarts de nuances nous vaut une Sonate « Appassionata » toutes griffes dehors, certes instable ou hésitante dans ses options, mais passionnante par son voltage.

Certains tempi ont du mal à se trouver (premier temps de l’opus 2 n° 3), voire sacrifient à un certain morcellement de la pensée musicale : l’Arietta con variazioni de l’opus 111 souffre ainsi d’une certaine dislocation de son unité fondamentale, pourtant bien inscrite dans la partition (par exemple, Beethoven indique clairement Listesso tempo au fil des trois premières variations). Kissin étale le parcours de ce mouvement ultime, sorte de voyage sans retour, sur plus de vingt minutes, où les moments superbes (variation 3 presque jazzy par le dosage de ses sforzandi, sonorité aérienne par la subtilité de toucher et l’usage nuancé de la pédale una corda dans la variation 4) voisinent avec de longs et ternes tunnels de vacuité (variation 2 interminable et sans tension) : cette lenteur qui se veut philosophique n’est pas toujours habitée, même si les ultimes mesures touchent au sublime.

La Sonate « Les Adieux » est, elle, une incontestable réussite, très poétique dans son évocation des différents états d’âme de l’auteur, et constitue sans doute le sommet de ce double album. Les 32 variations en ut mineur WoO. 80, peut-être un peu trop détaillées et manquant de souffle dans leur enchaînement, constituent aussi malgré tout un excellent moment (sans faire oublier, dans la même optique, Emil Gilels capté en studio pour Warner).

En somme, ce double album (au prix d’un simple CD) est certes irritant par un certain égotisme, mais par moment passionnant aussi malgré ses partis pris, ou à cause d’eux. C’est une sorte d’instantané et de résumé des dix dernières années de la carrière d’Evgueni Kissin, à l’aube d’un probable nouveau départ discographique. On le réservera aux inconditionnels du pianiste plutôt qu’aux fervents beethovéniens, sans aucun doute, mais il ne mérite pas la volée de bois vert que certains lui ont assénée. Signalons d’ailleurs qu’au même prix, Warner vient de rééditer les neuf disques de l’intégrale magistrale des trente-deux sonates par Stephen Kovacevich, gravées il y a une vingtaine d’années dans d’excellents conditions de studio. Comme on le dit dans le monde de la publicité, il faudrait être fou pour dépenser plus !

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