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Mam’zelle Nitouche à Toulon par Pierre-André Weitz, une leçon de vie

La Scène, Spectacles divers

Toulon. Opéra. 13-X-2017. Hervé (1825-1892) : Mamz’elle Nitouche, vaudeville-opérette en 3 actes, sur un livret d’Henri Meilhac et Albert Millaud. Mise en scène, décor, costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Lara Neumann, Denise de Flavigny, Mamz’elle Nitouche ; Damien Bigourdan, Célestin, Floridor ; Miss Knife, La Supérieure, Corinne ; Samy Camps, Le Vicomte Fernand de Champlâtreux ; Eddie Chignara, Le Major, comte de Château-Gibus ; Olivier Py, Loriot ; Sandrine Sutter, La Tourière, Sylvia ; Antoine Philippot, Le Directeur de théâtre ; Clémentine Bourgoin, Lydie ; Ivanka Moizan, Gimblette ; Pierre Lebon, Gustave, officier ; David Ghilardi, Robert, officier ; Piero (alias Pierre-André Weitz), Le régisseur de scène. Chœur de l’Opéra de Toulon (chef de chœur : Christophe Bernollin), Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction : Jean-Pierre Haeck.

IMG_2083Deuxième volet de l’aventure rêvée par le Palazetto Bru Zane, Mam’zelle Nitouche a droit, comme pour Les Chevaliers de la Table ronde, à la hauteur esthétique du regard de . Cerises sur le luxueux gâteau : Miss Knife et . Toulon crée. Nantes, Limoges, Rouen, Montpellier reprendront. Le Palazetto enregistre pour les fêtes. Cette année, Noël commence en automne.

Mam’zelle Nitouche est l’œuvre la plus célèbre d’ (de son vrai nom : Louis-Auguste-Florimond Ronger). , dont la carrière s’exerça en parallèle de celle d’Offenbach (dans sa ville natale d’Houdain se croisent malicieusement deux rues dédiées aux deux amuseurs en musique), se revendiquait, plutôt que son illustre rival, le Père de l’opérette. Ce qui ne l’empêcha pas de qualifier Mam’zelle Nitouche, créé en 1883, trois ans après la mort du grand Jacques, de « vaudeville-opérette » : dénomination qui prévient du conséquent pourcentage de texte parlé. Si la musique, divertissante au possible, n’atteint pas le don mélodique et orchestral d’Offenbach, le livret, co-écrit avec le Meilhac de Carmen, est un bonheur, qui fait le grand écart entre l’austérité des murs d’un couvent et la chaleur des planches d’un théâtre, quelques haltes dans une caserne bien testostéronée, et brosse une réjouissante galerie de personnages à double-entrée qui ne pouvait que réjouir  : un héros organiste le jour dans un couvent et compositeur d’opérette le soir (ce que fut le jeune Florimond Ronger à peine dissimulé derrière le prénom de son héros : Floridor), une novice qui ne rêve que de « mettre les voiles » (plutôt que de le prendre), sous le regard bienveillant autant que décomplexé d’une mère supérieure à l’absolution facile dans sa grande promptitude à invoquer le lien familial (l’hilarant « Mais c’est mon frère, ma sœur ! »). Cette donnée janusienne du livret est assumée dès l’ouverture par deux costumes : celui mi-jour mi-nuit du Régisseur de scène endossé en toute logique par Weitz soi-même et celui présenté successivement sous ses deux profils d’un troublant personnage mi-officier mi-cocotte. Cette donnée posée jusque dans le jeu d’orgue, l’on ne s’étonnera plus ensuite de voir l’uniforme pointer la couture bleue sous le surplis au fil d’un spectacle en forme d’exhortation nietzschéenne : deviens ce que tu es. Janus lui-même apparaît, ici le metteur en scène Pierre-André Weitz dans le grand écart qu’Hervé lui fait faire d’avec la noirceur des prodigieuses tragédies opératiques qu’en architecte il a conçues pour  : d’un côté le mouvement perpétuel du plus génial Tristan du Monde où l’on dialogue avec la Mort, de l’autre l’énergie insensée de Nitouche où l’on se rit de la Vie. Dès la découverte des Chevaliers de la Table ronde, Weitz n’avait-il pas déclaré : « C’est LE théâtre dont j’ai toujours rêvé » ? Voici donc Nitouche servie à Toulon avec la même attention que Salomé à Strasbourg. Les abysses ouvertes par le grand écart hanteront de fait la soirée.

Des Chevaliers à Nitouche un stade esthétique est franchi : le décor fixe en noir et blanc du premier a laissé place à la rotation d’un manège tricolore. Dévoilé par un rideau de scène qui détourne La Liberté guidant le peuple de Delacroix (les fusils sont remplacés par des bouquets de fleurs), enchâssé entre de sombres murailles, le plateau fait tournoyer trois espaces : un couvent, l’en-deçà et l’au-delà d’une scène de théâtre. Sous les éclairages millimétrés de , les détails fourmillent dans une déclinaison moqueuse des trois couleurs du drapeau français, paravent de bien des gauloiseries. Tout est prétexte à chorégraphie dans ce Théâtre de Pontarcy comme dans ce Couvent des Hirondelles d’opérette qui nous allège de bien des intégrismes actuels, certaine nonnette à jardin s’adonnant elle aussi au vertige du grand écart (au sens propre). Le spectacle est souvent leste. Toujours intelligent.

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Le vaudeville-opérette commande des chanteurs qui soient des acteurs. Avant tout ? Pas ici en tous cas, Pierre-André Weitz reprenant pour partie les fous-furieux chantants des Chevaliers, dont certains ont fait leurs gammes au sein de la Compagnie des Brigands, telle , facétieuse Nitouche. est un naïf Floridor, un très séduisant Champlâtreux, Eddie Chignara un amusant Major-barbon dépassé par les événements. Tous les autres (, , , , , ), même n’ayant parfois que quelques phrases à se mettre sous la voix, sont irrésistibles de présence. Le grand écart suprême, c’est bien évidemment Olivier Py. Même ceux qui connaissent sa Miss Knife sont ahuris par sa composition hilarante d’une Mère supérieure plus proche de l’hédonisme en 2 CV des nonnes de Saint-Tropez que des injonctions réfrigérantes de la première Prieure de certain Dialogues des Carmélites. Méconnaissable derrière les verres cul-de-bouteille dont il affuble sa Supérieure, le grand metteur en scène, devenu acteur d’un soir, offre ensuite deux séances de rattrapage : la première en convoquant une seconde fois la tranchante Miss Knife pour camper une Corinne gonflée à tous les sens du terme (à l’entracte les militaires égrillards proposeront sous le manteau des clichés mutins de la diva à des spectateurs amusés, tentés ou même interloqués), la seconde lorsqu’il incarne un touchant Loriot lui aussi écartelé, entre papa et maman.

Formidable dernier grand écart d’une production en tous points réjouissante, malgré quelques menus décalages sous la baguette de (excusé par le suspense d’une première sous la menace d’un préavis de grève, avec repli envisagé sur une réduction à deux pianos) et malgré un finale scénique un peu expédié dans son retour à une certaine tradition d’un vaudeville-opérette annoncé comme « opéra révolutionnaire ». Ne manquait peut-être, au sein de la troupe au grand complet, que le retour, en chair et en plumes, du coq (gaulois, bien sûr) qui, secondé par des ouvreuses cocardées, avait accueilli dans la salle le spectateur du XXIe siècle venu faire connaissance avec Mam’zelle Nitouche.

Crédits photographiques : © Frédéric Stéphan

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