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Tristan à Turin : l’amour manque son rendez-vous

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 15-X-2017. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, action musicale en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Claus Guth, reprise par Arturo Gama. Décors et costumes : Christian Schmidt. Lumières : Jürgen Hoffmann. Avec Peter Seiffert (Tristan), Steven Humes (Le Roi Marke), Ricarda Merbeth (Isolde), Martin Gantner (Kurwenal), Michelle Breedt (Brangäne), Jan Vacik (Melot), Joshua Sanders (Un berger), Franco Rizzo (Un pilote), Patrick Reiter (Un marin). Orchestre et Chœur du Teatro Regio de Turin (Chef de chœur : Claudio Fenoglio). Direction musicale : Gianandrea Noseda.

Tristan.01Malgré la baguette attentive de , l’amour extraordinaire de Tristan und Isolde de ne parvient pas à se sublimer à cause d’une direction d’acteurs qui ne tient pas suffisamment compte des personnes protagonistes de l’œuvre.

La production d’un opéra de est pain béni pour un metteur en scène. L’esprit souvent irréel, les légendes qui habitent les opéras wagnériens lui permettent un éventail infini d’interprétations. Ainsi les images qu’un metteur en scène veut montrer se plient à quantités d’exégèses. Cependant, lorsqu’on veut raconter autre chose que ce qui est écrit, tôt ou tard, on se trouve dans l’impasse.

C’est un des problèmes de cette production de Tristan und Isolde coproduite avec l’Opernhaus de Zurich. Au deuxième acte, l’ingénieux décor tournant () planté de portes communiquant d’une pièce à l’autre laisse aisément imaginer l’intrigue se passant dans le palais du roi Marke. Ce même décor, légèrement modifié, convient aussi au troisième acte, alors que Tristan se meurt, retiré dans son château de Bretagne. Cette scénographie est par contre totalement inadéquate au premier acte lorsque le metteur en scène nous fait habiter dans un appartement alors que les scènes de Richard Wagner se passent sur le bateau amenant Isolde vers les Cornouailles où elle doit épouser le roi Marke. Peut-être cet égarement scénique eût-il paru mineur si l’esprit qui gouverne cet opéra avait été pleinement respecté. Or, dans sa direction d’acteurs, le metteur en scène , reprenant la mise en scène originale de , n’a pas su traiter ses personnages avec l’intensité dramatique nécessaire.

Franz Liszt résumait Tristan und Isolde en « passion d’amour, terrible et sublime ». L’amour de Tristan, comme celui d’Isolde, est au-delà du réel. Plus rien ne compte pour ces deux êtres, plus rien qu’une passion dévorante. Ainsi, ils vivent hors des autres protagonistes, hors du temps, accrochés à leur seul amour. Malheureusement, on ne ressent pas cette sublimation des sentiments chez les protagonistes. Si, individuellement, les personnages sont bien dessinés, c’est dans leur interaction que la scène perd de son intensité. Empêtrés dans leurs corps, dépassés par l’âge, ce couple improbable, quand bien même l’amour ne lui est pas interdit, n’est pas dirigé, et par conséquent armé pour entrer dans la mise en scène originale. Ainsi certaines scènes sont-elles pénibles à voir avec un Tristan à genoux, ou affalé sur le sol, manifestement souffrant de son corps trop lourd.

Dommage, parce que vocalement (Tristan) reste étonnant. À 63 ans, après plus de trente ans de carrière dont les vingt dernières années consacrées au répertoire straussien et wagnérien, il conserve une voix d’une puissance, d’une clarté, d’une stabilité qui forcent l’admiration. Le temps semble n’avoir aucune prise sur elle. Si le ténor allemand peut parfois manquer de nuances, il reste néanmoins un Tristan dans la plus pure tradition, ne ménageant pas sa force vocale pour passer au-dessus du puissant appareil orchestral. Toutefois, peut-être devrait-il laisser ce rôle à plus jeune que lui, l’opéra d’aujourd’hui s’accommodant mal d’un Tristan à la crédibilité théâtrale discutable.

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À ses côtés, la soprano (Isolde) semble subir la puissance vocale de Tristan, peinant elle aussi à nuancer son chant. Elle-même dotée d’une voix monolithique, elle tente d’offrir le spectacle d’une amoureuse sans toutefois y parvenir, l’absence de direction d’acteurs ne la portant pas naturellement à autre chose qu’à contrôler sa voix. Reconnaissons-lui pourtant ce moment suspendu quand, au deuxième acte, elle est une superbe Isolde dans la romance « So starben wir », capable l’espace d’un instant d’unir sublimement son chant à celui de Tristan pour un duo d’amour magnifique (même si scéniquement ridicule). Un instant artistique intense avec une (Brangäne) jusqu’ici si triste comédienne malgré une voix assurée qui, soudainement libérée, offre un magnifique « Habet acht ! ».

Parfaitement à l’aise, (Kurwenal) campe le personnage idéal. Rescapé de la production d’origine où il a certainement pu bénéficier de la direction originale de (à Zurich en octobre 2010), il reste impressionnant d’aisance tant vocale que théâtrale. Chacune de ses apparitions apporte une incroyable et bienfaisante énergie sur le plateau. Un régal.

Mention très bien pour (Le Roi Marke) qui, même si le grimage « zombique » ne parvient pas à cacher son « trop » jeune âge pour le personnage, offre une vocalité parfaite doublée d’une impeccable diction.

Et alors, ? Parce qu’enfin, l’attrait de cette production reste la présence du chef italien abordant cette œuvre pour la première fois. Est-ce cette première approche de Tristan und Isolde ? Est-ce le spectacle de la mise en scène ? Sont-ce les protagonistes ? Difficile de le dire. Toujours est-il que la baguette de Gianandrea Noseda ne parvient pas à sublimer l’amour des deux protagonistes et son orchestre, si souvent porté aux confins de l’extase, ne semble pas sortir d’une routine presque trop sage. Entendons-nous bien : aucune déception quant à la performance orchestrale mais, peut-être, pouvait-on espérer autre chose d’un si grand chef. Reste que le public turinois, dont il est l’idole, l’a ovationné.

Crédits photographiques : © Ramella&Giannese

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