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Du théâtre sans aspérité pour Les Noces de Figaro à Strasbourg

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 20-X-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Le Nozze di Figaro, opera buffa en quatre actes sur un livret de Lorenzo da Ponte, d’après Beaumarchais. Mise en scène : Ludovic Lagarde. Décors : Antoine Vasseur. Costumes : Marie La Rocca. Lumières : Sébastien Michaud. Coiffure et maquillage : Cécile Kretschmar. Dramaturgie : Christian Longchamp. Avec : Davide Luciano, le Comte Almaviva ; Vannina Santoni, la Comtesse Almaviva ; Andreas Wolf, Figaro ; Lauryna Bendžiūnaitė, Susanna ; Catherine Trottmann, Cherubino ; Marie-Ange Todorovitch, Marcellina ; Arnaud Richard, Bartolo ; Gilles Ragon, Don Basilio ; François Almuzara, Don Curzio ; Dominic Burns, Antonio ; Anaïs Yvoz, Barbarina ; Fan Xie et Clémence Petit, deux jeunes filles. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello) ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Patrick Davin.

70bis-KlaraBECK_NozzePG7920Après Kein Licht de Philippe Manoury présenté dans le cadre du Festival Musica, la nouvelle directrice de l’Opéra national du Rhin Eva Kleinitz inaugure sa première saison avec les très classiques Noces de Figaro de Mozart. Une mise en scène de parfait théâtre mais sans originalité et une distribution jeune et dynamique mais imparfaitement aguerrie aboutissent à un spectacle consensuel qui ne marquera malheureusement pas durablement les esprits.

Metteur en scène essentiellement de théâtre, en particulier à la Comédie de Reims qu’il dirige depuis 2009, a surtout abordé l’opéra baroque ou contemporain. C’est encore en homme de théâtre qu’il se confronte au chef d’œuvre de Mozart, en basant l’essentiel de son travail sur une direction d’acteurs précise et soignée. Si les multiples rebondissements de l’intrigue y trouvent une parfaite lisibilité mais pas toujours leur justification psychologique, il échoue cependant, comme beaucoup d’autres avant lui, à rendre crédibles les chassés-croisés du dernier acte. Seule originalité au sein d’un respect très scrupuleux des didascalies, la transposition dans l’univers de la haute couture (le Comte est ainsi une caricature de grand couturier despotique et égocentrique) n’est que cosmétique, sans faire sens ni enrichir la lecture : elle est d’ailleurs assez peu développée. En contraste avec la tonalité assez uniformément comique qu’il donne au spectacle (inutile d’y chercher les arrière-plans politiques de Beaumarchais ou de Da Ponte), insiste sur le harcèlement sexuel et la violence faits aux femmes. S’il n’était interrompu, le Comte parviendrait à violer Susanna et Chérubin n’est pas en reste en se jetant sur tout ce qui porte jupon. De même, une énigmatique figure de mannequin subit outrages et vexations et finit en larmes, provoquant la compassion et le soutien des autres personnages féminins. Bien entendu, il faut y voir un rappel de l’actualité récente et un plaidoyer pour une prise de conscience masculine comme pour la nécessaire solidarité féminine face à ces exactions.

Quoique parfaitement réglée, cette mise en scène sans caractère marqué et très littérale ne parvient pas à soutenir durablement l’intérêt. Ni les décors très dépouillés d’Antoine Vasseur (des pans de paroi grise et quelques rares éléments de mobilier sans style défini qui sont manipulés à vue), ni les costumes faits de bric et de broc de Marie La Rocca (une tentative de relecture des robes à panier et des mousselines bien éloignée de la haute couture), ni les perruques hirsutes de Cécile Kretschmar ne contribuent à retenir l’attention. La soirée avance ainsi dans un entre-deux un peu lisse, où l’ennui souvent guette.

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La distribution est en parfaite adéquation avec la volonté théâtrale du metteur en scène. Jeunes, fougueux, très impliqués, tous sont d’une crédibilité scénique totale dans leurs rôles respectifs. Musicalement, cette jeunesse se paie par une certaine immaturité et quelques scories. est ainsi un Figaro d’une belle énergie et au timbre velouté et séducteur ; dommage que quelques aigus sur les « Si ! » de « Se vuol ballare » lui échappent encore et surtout que son émission dans les joues rende inintelligibles la majorité des récitatifs. campe une Susanna de style soubrette au timbre pointu et fait preuve d’un abattage scénique et d’une aisance vocale incontestables, lui autorisant un « Deh, vieni, non tardar » de belle facture mais avare de poésie et d’émotion. Très bien chantant, le Comte de manque toutefois quelque peu d’autorité et s’autorise quelques aigus excessivement ouverts. Quant au rôle de la Comtesse, il convient mal à , question de rondeur vocale, de longueur de souffle, de legato. Elle s’y montre inhabituellement précautionneuse et raide.

Aucune réserve à avoir en revanche, mis à part une projection modeste, face à l’excellent Chérubin de . Incroyable de justesse et de vérité dans son travesti, elle joue à la perfection les attitudes fiévreuses et encore malhabiles de l’adolescence et en fait passer dans sa voix tout le trouble et l’impatience. Confié comme il se doit à des interprètes plus mûrs, le trio des comparses démontre combien un métier affirmé permet d’assurer présence scénique et caractérisation. Car, hormis le transparent Bartolo d’, en Marcellina et , absolument impayable en Basilio habillé en femme, savent faire claquer chaque réplique et dessiner avec netteté des personnalités tranchées et inoubliables.

On l’a déjà dit : Mozart convient bien à l’. Le velouté des cordes, la volubilité agreste des bois y font merveille, associés ce soir à une totale sécurité des vents. Le travail mené depuis quatre ans par Patrick Davin, son directeur musical et artistique pour une saison encore, porte ici ses fruits. C’est lui qui dirige ces Noces de Figaro et participe pleinement à la netteté rythmique, à la précision impeccable des ensembles, à l’énergie et à la motricité qui émanent de la fosse.

Crédit photographique :  (Susanna), (Le Comte) / Lauryna Bendžiūnaitė (Susanna), Davide Luciano (Le Comte), (Cherubino), (Don Basilio) © Klara Beck

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