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Le clair obscur de Pelléas et Mélisande

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Le drame intemporel de Maurice Maeterlinck, Pelléas et Mélisande, fut la source de nombreuses grandes œuvres dans l’Histoire de la musique. De l’opéra de Claude Debussy à la musique de scène de Jean Sibelius, du poème symphonique d’Arnold Schoenberg à la musique de scène de Gabriel Fauré, de la suite d’orchestre de William Wallace à la pièce pour piano de Mel Bonis, ResMusica explore cette pièce de théâtre sous toutes les coutures. Pour accéder au dossier complet : Pelléas et Mélisande

 

Pelléas et MélisandeOn associe communément (1862-1949) au mouvement symboliste qui marqua son époque et dont il partagea en effet nombre de caractéristiques.

La renommée de l’écrivain belge d’expression française s’installa très rapidement après que le critique Octave Mirbeau eut déclaré, après la publication de La Princesse Maleine en 1889, que cette œuvre  était « supérieure en beauté à ce qu’il y a de plus beau dans Shakespeare ». Plus consistante et véridique fut la remarque de Camille Mauclair lorsqu’il écrivit en 1895 : « Ce qu’il a esquissé présage un métaphysicien peut-être inattendu de l’Europe intellectuelle… » Déjà à cette époque, il annonce et fonde le mouvement symboliste (les Serres chaudes, 1889). Ce mouvement littéraire et artistique s’oppose à la fois au formalisme parnassien qui clamait « l’art pour l’art » et au réalisme naturaliste.

La création mondiale de Pelléas et Mélisande au Théâtre de l’Œuvre

L’œuvre théâtrale intitulée Pelléas et Mélisande écrite en 1892 précéda d’une vingtaine d’années l’attribution du Prix Nobel de littérature (1911). Maeterlinck afin de superviser les dernières répétitions de sa pièce, arrive à Paris le 12 mai 1893. La création mondiale a lieu cinq jours plus tard, le 17 mai, dans la salle des Bouffes-Parisiens, partie du Théâtre de l’Œuvre du fameux Lugné-Poe que l’on inaugure ce jour-là. Jusqu’alors, aucune pièce de Maeterlinck n’avait occupé l’ensemble d’une soirée dans la capitale française. Sa renommée va grandissant et l’événement donne lieu à la parution d’une interview dans Le Figaro.

On décrivit la mise en scène comme étant sobre, un voile transparent séparait le plateau du public, l’éclairage tamisé accentuait les décors et les ombres humaines, les costumes étaient  inspirés par des images suivant le mouvement préraphaélite. Le public rassemblait un grand nombre de personnalités de premier plan de la société française de l’époque. On remarqua la présence dans la salle de poètes renommés tels que Stéphane Mallarmé et Henri de Régnier, des musiciens dont Claude Debussy, des peintres comme Whistler et Jacques-Emile Blanche. Le public était composé d’admirateurs mais aussi de détracteurs du littérateur belge. Parmi eux l’auteur assistait pour la première fois à la création d’une de ses œuvres.

Globalement, si le public ne ménagea point ses applaudissements, les réactions de la critique professionnelle ne montrèrent pas forcément le même enthousiasme, se partageant entre défenseurs empressés et opposants impitoyables. Deux soirées programmant la pièce enregistrèrent un franc échec à Bruxelles au Théâtre du Parc au début du mois de juin suivant.

La pièce de Maeterlinck, en cinq actes et dix-neuf scènes, se situe au Moyen Âge, sans autres précisions et sans habillement historique précis, mais s’apparente plutôt à une légende. Il s’agit d’une histoire d’amour et de jalousie entre trois personnages : Golaud, Mélisande et Pelléas.

MélisandeLe drame de Pelléas et Mélisande

Les scènes se situent dans un château fort antique près d’une profonde forêt.  Un veuf relativement âgé, Golaud, père d’un jeune garçon nommé Yniold, s’égare dans la forêt lors d’une chasse. Là, il rencontre une jeune fille, perdue également et apeurée, Mélisande. Il la ramène au château et l’épouse après en avoir informé son vieux père Arkel. Le jeune demi-frère de Golaud, Pelléas, rencontre en plusieurs occasions sa jeune belle-sœur dans les jardins… et l’apprécie de plus en plus. Sans le dire nommément, ils tombent amoureux. Le non-dit l’emporte et ils ne se déclareront leur amour qu’à la fin de pièce. Et encore sans effusion aucune. Une bague perdue va déclencher la méfiance et les soupçons de Golaud. Ce dernier tue son frère. Golaud éprouve une profonde douleur et des remords intenses et Mélisande ne survit pas au drame.

À n’en point douter cette histoire n’est pas sans évoquer les légendes de Tristan et Isolde ou encore de Roméo et Juliette où l’amour et la mort se mêlent étrangement. Ce type de récit d’amour impossible foisonnait au Moyen Âge.

La forme méditative du tragique contemporain de Maeterlinck

Le texte de Maeterlinck laisse une sensation d’inachevé, d’indécision  entre rêve et réalité, entre logique rationnelle et fatalité incontrôlable. Il propose une « forme  méditative du tragique contemporain » selon Henri Ronse.

Le texte s’avère minimal, volontairement indifférent à l’exposé des sentiments et de l’introspection exprimée. Et pourtant, le lecteur enregistre un foisonnement d’impressions au sein de ce climat envahi pas le spectre de la mort. Cette littérature ne coïncide plus guère avec la mentalité de notre époque et sans l’apport musical que lui apporta Debussy,  la pièce aurait probablement sombré dans l’oubli le plus total. Cependant, Maeterlinck ne destinait aucunement sa pièce à la musique ! Rendons justice au travail de Maeterlinck car aujourd’hui encore, la lecture de Pelléas et Mélisande distille quelque chose d’envoûtant, d’étrange, de daté sans doute, mais non dépossédé d’un pouvoir et d’un caractère plus moderne qu’il n’y paraît de loin. La tragédie, le mystère, la passion amoureuse, le spectre de la mort, le clair-obscur ambiant et le pouvoir de suggestion restent parfaitement perceptible dans le texte originel intemporel de l’écrivain belge.

La dimension symboliste habite et inspire la pièce de Maeterlinck. « Les personnages sont des marionnettes agitées par le destin » avance Antonin Artaud qui ajoute ailleurs : « chez lui, le symbolisme n’est pas seulement un décor mais une façon profonde de sentir ».  La lecture de la pièce confirme absolument ce propos aussi concis que juste.

L’histoire de Pelléas et Mélisande ne se cantonna pas au seul théâtre. Elle allait inspirer un des plus fameux opéra de tous les temps (Claude Debussy) et plusieurs musiques de scène ou pages orchestrales de grand intérêt (Jean Sibelius, Arnold Schoenberg, Gabriel Fauré) que nous présenterons dans les quatre prochains volets de notre dossier. Nous évoquerons également les productions de William Wallace (suite d’orchestre Pelleas et Melisandre 1900) et Mel Bonis (Mélisande, pièce pour piano, 1923).

Images : Pelléas et Mélisande peint par Edmund Blair Leighton (1853-1922) ; Marianne Stokes, Mélisande, vers 1895. Wallraf-Richartzuseum & Foundation Corbound Cologne © Rheinisches Bildarchiv Köln, Meier, Wolfgang F.

Pour aller (encore) plus loin Pelléas et Mélisande. Préface de Henri Ronse. Postface de Christian Lutaud. Espace Nord 2, 2012.

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