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Lisa Batiashvili, violoniste de la couleur

Lisa BatiashviliEn évoquant ses projets , ses rencontres artistiques et ses réalisations,  livre pour ResMusica sa vision de la musique et ses préférences en termes de répertoire, principalement autour de musiques colorées comme les concertos de Prokofiev ou celui de Sibelius, réenregistré récemment avec Daniel Barenboim.

« Il faut avant tout savoir rester personnel et s’adapter à l’époque dans laquelle on joue. »

ResMusica : Dans vos concerts, vous jouez souvent le Concerto pour violon n° 1 de Prokofiev, quelles en sont les principales raisons ?

: Je joue fréquemment les deux concertos de Sergueï Prokofiev, ainsi que des œuvres de ce compositeur non écrites au départ pour le violon solo et que l’on a arrangées pour un nouveau disque à paraître. Prokofiev est une personnalité qui a tellement de tendresse, tellement de couleurs, d’expressions… Sa musique est aussi très théâtrale et très cosmopolite, très européenne. Il a eu la chance de beaucoup voyager, ce qui était encore rare à son époque, surtout dans le bloc soviétique. Cela s’entend dans sa musique et particulièrement dans ses concertos pour violon. Et puis il y a aussi une sorte de surréalisme, une forme éthérée qui trouve une véritable sensualité.

RM : Vous prenez cette musique par ses penchants les plus optimistes, est-ce que vous vous intéressez également à l’autre versant, plus sombre ?

LB : Évidemment, il faut connaître les deux côtés, mais pour moi le versant tendre est véritablement le plus étonnant chez Prokofiev, parce que le côté brutal ou sérieux existe un peu partout à cette époque dans la musique russe. Lui a réussi à trouver des extrémités différentes, notamment dans le ballet où il est à mon avis un compositeur idéal. C’est une musique très gracieuse et très expressive, et j’aime aussi particulièrement la fragilité qui en ressort. Mais, évidemment, il y a des passages plus brutaux, plus directs, bien que toujours très colorés.

RM : Dans une récente tournée, vous interprétez d’abord le Concerto n° 1 sous la direction de , puis ce même concerto juste après avec à Londres, est-ce que la vision du chef change quelque chose pour vous ?

LB : C’est toujours une expérience différente, surtout à la première répétition quand on découvre ou retrouve le chef et l’orchestre. On s’écoute d’abord, chacun avec sa propre approche. C’est seulement ensuite que l’on se met ensemble. Se mettre ensemble dans Prokofiev est particulièrement important car il y a beaucoup de changements de tempi, beaucoup de ruptures de rythmes et de couleurs, notamment aux vents. Il y a presque un travail chambriste à réaliser en préparation. Quand on joue avec de très bons orchestres et d’excellents chefs, il se passe ensuite souvent quelque chose de très naturel et on arrive rapidement à s’y retrouver. Avec les orchestres de Londres ou Berlin par exemple, cela va très vite. A partir de là, il est très important d’être clair mais aussi flexible dans la musique, montrer ce que l’on veut faire dans le phrasé et pourquoi, afin de savoir qui doit plus s’adapter à l’autre.

RM : Vous jouez aujourd’hui sur un Guarneri del Gesù de 1739, est-ce que cela vous semble adapté à toutes les musiques ?

LB : Je n’ai que lui et il passe partout, je n’en veux absolument pas d’autres ! Lorsque j’ai joué Bach, j’ai essayé des choses comme par exemple adapter les cordes ou l’archet. Puis, finalement, je suis revenue à mon système initial qui me convient mieux. Depuis, j’ai réfléchi à nouveau sur le sujet et je pense aujourd’hui que si l’on sait ce que l’on veut entendre, on peut le produire avec ce que l’on a.

Mes mentors ne sont pas violonistes mais  et sont des personnes convaincues que la musique doit avant tout être expressive et que s’il est bon d’expérimenter, il ne faut pas en abuser. Il faut avant tout savoir rester personnel et s’adapter à l’époque dans laquelle on joue. Pour moi, cette démarche est plus naturelle. Je joue donc Prokofiev avec le même instrument que Bach, et je cherche à leur donner le son que je souhaite entendre.

« Mes mentors,  et sont des personnes convaincues que la musique doit avant tout être expressive et que s’il est bon d’expérimenter, il ne faut pas en abuser. »

RM : Vous aviez enregistré il y a dix ans avec le Concerto pour violon en ré mineur de , sur lequel vous revenez aujourd’hui avec Daniel Barenboim. Votre approche de l’œuvre a-t-elle évoluée ?

LB : Il y a forcément une évolution due à l’expérience sur la scène et aux rencontres et discussions avec d’autres musiciens. Mais ma personnalité reste la même. J’ai pensé que redonner cette pièce aujourd’hui, avec cette fois un chef non finlandais, permettrait une autre approche et une belle complémentarité. La question que je me suis posée a alors justement été non pas de continuer à privilégier ma propre intuition, mais de la partager avec un musicien comme Daniel Barenboim, qui a des idées très personnelles sur cette musique, et qui a donc pu m’offrir une autre opportunité de discours. Daniel Barenboim peut être très strict avec certaines choses, mais lorsqu’il dirige et qu’il fait confiance, il se met dans un autre rôle. J’ai fait de la musique de chambre avec lui et là il est très dominant. Dans sa direction, il accompagne avec beaucoup plus de souplesse, c’était passionnant.

CaptureRM : Et lorsque vous êtes accompagnée par un musicien comme dans Brahms par exemple, est-ce que cela vous convient aussi ?

LB : Avec , cela a été un hasard. Il faisait un cycle Brahms et justement je voulais enregistrer le concerto. Cela s’est fait très simplement et de là est né un grand respect parce que cette collaboration s’est révélée magique. Avec lui, il y a quelque chose qui est magnétique, hypnotique. On ne se pose pas de questions et on n’échange jamais sur des détails, cela devient complètement futile tant tout se crée naturellement. Lui a encore une autre façon de fonctionner. Parfois, on pense que les choses ne sont pas exactement ensemble, et finalement, si l’on se plonge dans la globalité de l’œuvre, on comprend la raison pour laquelle il n’a pas cherché une ligne absolument parallèle. Dans le même temps, il se passe quelque chose de très musical.

RM : Lorsque vous enregistrez, pensez-vous être arrivée à un aboutissement de votre vision sur une œuvre, ou cela fait-il plutôt partie d’une démarche de laisser une trace à un instant, quitte à la remettre en cause plus tard ?

LB : Il y a deux extrêmes : certains pensent qu’ils peuvent tout faire à dix-neuf ans, d’autres qu’à cinquante-cinq ans ils ne sont pas encore prêts. C’est selon les traits de caractère de chacun. Personnellement, si j’enregistre, il faut que le disque reste personnel, et il faut que je puisse dire et apporter, à mon sens bien sûr, des choses. Le plus important avant d’accepter ou de lancer un projet a donc toujours été avec qui va se faire ce projet. Je ne veux surtout pas faire de compromis parce que la maison de disque voudrait enregistrer vite, avec un chef ou un ensemble moins bon. Je suis prête à attendre un an ou deux années de plus pour avoir les bonnes personnes, celles que je veux ! Dans ce cas, il y a un projet complet qui doit normalement développer la qualité du résultat. Je veux aussi raconter une histoire, et mes prochains disques seront justement faits dans le but de prolonger cette histoire, mon histoire par rapport à ma vie et mon parcours.

« Le plus important avant d’accepter ou de lancer un projet d’enregistrement a donc toujours été avec qui va se faire ce projet. »

RM : En termes de répertoire, vous avez touché à tout, de Bach à aujourd’hui, vers quoi pensez-vous aller prochainement ?

LB : Dans le répertoire contemporain, j’ai toujours été curieuse. J’ai interprété le concerto de l’an passé, une œuvre colorée assez complexe. J’ai aussi joué celui de d’Anders Hillborg, compositeur proche de Lindberg. C’est une musique très liée à la nature, je vais d’ailleurs le rejouer à Londres avec l’Orchestre de la BBC et Oramo.

J’avais aussi fait un essai avec un pianiste de jazz pour tenter de trouver une langue commune. Je ne me sens pas totalement faite pour cette musique, mais cela m’intéresse, m’excite même, et nous avons joué un répertoire en dehors de ce que l’on peut considérer totalement classique, de la musique de film notamment.

Concernant la période romantique, je veux développer mon répertoire sur des œuvres un peu plus rares auxquelles je n’ai pas encore touché comme la musique d’Alexandre Glazounov ou celle d’Aram Khatchatourian par exemple. Je vais aussi approcher la musique de Karol Szymanowski dès l’année prochaine.

Crédit photographique : Portrait à la une © Sammy Hart/DG – la violoniste Lisa Batiashvili © Matthias Creutzinger

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