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Patrizia Ciofi et Gregory Kunde triomphent dans Norma à Liège

La Scène, Opéra, Opéras

Liège. Opéra Royal de Wallonie-Liège. 28-X-2017. Vincenzo Bellini (1801-1835) : Norma, mélodrame en deux actes sur un livret de Felice Romani d’après la tragédie d’Alexandre Soumet « Norma ou l’Infanticide ». Mise en scène : Davide Garattini Raimondi ; Décors et lumière : Paolo Vitale ; Costumes : Giada Masi ; Chorégraphie : Barbara Palumbo. Avec : Patrizia Ciofi, Norma ; Gregory Kunde, Pollione ; Josè Maria Lo Monaco, Adalgisa ; Andrea Concetti, Oroveso ; Zeno Popescu, Flavio ; Réjane Soldano, Clotilde. Chœur de l’Opéra Royal de Wallonie (chef des chœurs : Pierre Iodice) ; Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie, direction : Massimo Zanetti.

Norma (Gregory Kunde) -® Lorraine Wauters - Op+®ra Royal de Wallonie-9Mise en scène parfois contestable pour ses choix esthétiques, mais plateau de luxe pour une Norma furieusement belcantiste. Au côté du Pollione chevronné de , réussit son redoutable pari de s’affronter au rôle des rôles.

La nouvelle mise en scène du chef-d’œuvre de Bellini, proposée par  à l’Opéra Royal de Wallonie, est un succès mitigé. Si d’emblée l’on adhère au concept qui consiste à bien délimiter l’espace privé et la sphère publique, le manque d’esthétisme de certains décors laissera peut-être quelques tristes souvenirs. On croyait d’un autre âge ces montagnes de carton-pâte qui dessinent une structure à plusieurs étages d’où émergent, au gré des indications du scénario, choristes, solistes et figurants. En toute fin de spectacle, les roches troglodytiques qu’habitent les peuplades gauloises, dont les couleurs oscillent entre le turquoise, le vert émeraude et le bleu cobalt, sont remplacées par d’élégants portiques romains dans lesquels on croit deviner le triomphe de la civilisation sur la barbarie. C’est ce que semblerait suggérer l’aigle du Senatus populusque romanus, mais aussi la louve de Rémus et Romulus, annonciatrice peut-être du sort réservé aux deux enfants de Norma. Dans les hauteurs de cet encombrant décor se déroulent – notamment durant l’ouverture et pendant le duo Norma/Adalgisa du premier acte – des combats chorégraphiés entre Romains et Gauloises, ces dernières coiffées d’une perruque blonde à la coupe Mireille Mathieu. À la brutalité des viols et des massacres figurés par les danseurs, fait écho la stylisation, pour les prières et les moments de recueillement, du mouvement des mains que les choristes lèvent vers le ciel. On louera au passage la qualité du chœur de l’Opéra Royal de Wallonie, très investi scéniquement et musicalement.

À mi-chemin entre le péplum carton-pâte et l’esthétisme Belle Époque, voire techno, de certains costumes et coiffures – robes à la Mucha, coiffes Arts Nouveau, la perruque bleu-gris d’Adalgisa… –, le spectacle s’inscrit résolument dans l’Antiquité romaine – la cuirasse de Pollione – tout en suggérant le caractère intemporel et universel d’une histoire basée à la fois sur l’amour et la violence, sur l’amitié et l’affrontement mais surtout sur l’impossibilité fondamentale qu’il y a pour les êtres de communiquer entre eux et d’évoluer dans un univers paisible et raisonnable. Le pessimisme d’une telle vision va jusqu’à affecter la catharsis finale, gravement remise en cause : les enfants de Norma, témoins pendant le duo Pollione/Adalgisa des amours adultères de leur père, se vengent sauvagement sur leur belle-mère Adalgisa lorsque cette dernière s’apprête au final à endosser, ou plutôt à s’arroger, les attributs de grande-prêtresse. Les scènes qui se déroulent dans les appartements privés, au pied de cet imposant décor, sont dans l’ensemble beaucoup plus réussies. Les superbes bas-reliefs romains visiblement inspirés du Grand sarcophage Ludovisi, marbre du IIIe siècle qui représente les luttes entre légionnaires romains et guerriers barbares, constitue le décor idéal pour les déchirements des trois protagonistes du drame.

1 Norma

Car c’est évidemment là que se joue l’essentiel de Norma, et la distribution réunie sur le plateau de l’Opéra Royal de Wallonie donne la plus grande satisfaction. Presque tout le temps placé en fond de scène, l’excellent n’aura peut-être pas pu donner à son Oroveso tout le relief généralement accordé à ce personnage. Il a néanmoins su faire valoir une voix longue, homogène et richement timbrée. D’Adalgisa, la mezzo-soprano possède de toute évidence les notes – ce qui n’est pas rien pour ce rôle à la tessiture de soprano –, et elle joue avec élégance et conviction. Néanmoins sa voix forte et puissante n’a pas les couleurs et les subtilités que l’on attend d’habitude pour un rôle de bel canto.

et , les deux grands triomphateurs de la soirée, ont tous deux enthousiasmé le public mais pour des raisons bien différentes. Le premier a su, dès son air du premier acte, conquérir la salle par la vaillance de son chant et par la sûreté de sa technique. Il est remarquable qu’un chanteur à la voix aussi « stentorienne » ait pu garder l’agilité des premiers jours. Le pari de , soprano lyrique à la voix relativement légère, n’était pas gagné d’avance pour une telle prise de rôle. « Sediziose voci » la montre prudente, mais le legato de « Casta diva », de velours, se déploie dans d’infinies moirures. Chantée dans la partie basse du décor, la sublime mélodie lunaire épouse idéalement le voile de cette voix petite en volume, mais aux très riches harmoniques qui remplissent la salle sans difficulté. Si les duos avec Adalgisa la montrent à son meilleur, celui avec Pollione à l’acte II accuse les relatives faiblesses du grave. Tous les moments qui auraient pu la mettre en péril – le trio de la fin du I, le redoutable « Sangue roman » du II – sont magistralement surmontés, et dans le finale de l’opéra, elle se montre, comme on pouvait s’y attendre, littéralement sublime. Prise de rôle réussie, donc !

Norma n’a jamais été un opéra de chef d’orchestre. On saura gré cependant à d’avoir été aux petits soins pour ses chanteurs, et d’avoir pu, à la tête de l’excellent orchestre de la maison, leur fournir le tapis orchestral nécessaire à la réussite de la soirée.

Crédit photographique : Gregory Kunde (photo 1) ; Patrizia Ciofi (photo 2) © Lorraine Wauters – Opéra Royal de Wallonie

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