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Un triptyque Balanchine/Teshigawara/Bausch moderne et percutant

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Paris. Palais Garnier. 27-X-2017. Agon. Musique : Igor Stravinsky (1882-1971). Chorégraphie : George Balanchine, réglée par Paul Boos. Grand Miroir (création). Musique : Esa-Pekka Salonen (Violin Concerto, 2009). Violon : Akiko Suwanai. Chorégraphie : Saburo Teshigawara. Collaboration artistique : Rihoko Sato. Le Sacre du printemps. Musique : Igor Stravinsky. Chorégraphie : Pina Bausch. Scénographie et lumières : Rolf Borzik. Avec les danseurs de l’Opéra national de Paris et l’Orchestre de l’Opéra national de Paris. Direction : Esa-Pekka Salonen .


Balachine/Teshigawara/Bausch (saison 2017-2018)Voilà une soirée composée comme un repas de grand-chef, savamment dosée, savoureuse et épicée, un feu d’artifice pour les papilles du balletomane ! Comme un dialogue avec la fondation LVMH qui s’interroge sur ce que c’est qu’être moderne en peinture, ce programme questionne la modernité en danse, depuis Balanchine jusqu’à la nouvelle création de , Grand Miroir, en passant par le chef-d’œuvre absolu qu’est Le Sacre du printemps de . La figure de Stravinsky qui a composé la fameuse musique du Sacre mais aussi celle d’Agon participe pleinement à cette notion de modernité.

Pièce créée par Balanchine en 1957, Agon est le fruit d’une étroite collaboration entre Balanchine et . Le titre grec, choisi par le compositeur, était destiné à insérer l’œuvre dans une trilogie formée avec Apollon Musagète et Orphée. Toutefois, le ballet se garde bien de toute référence par le décor ou le costume à l’Antiquité et nous propulse dans la modernité, à la fois par le dénuement de la scène, l’absence de narrativité, et la musique sérielle. Agon incarne le grand style balanchinien, avec ses décalés, ses équilibres sur le fil, les tours sur jambe pliée et poignets cassés. Les bras et les jambes des danseurs s’entrecroisent pour dessiner les lettres du mot AGON dans l’espace. La technique est d’une complexité extrême, d’une précision absolue, chaque ligne est ciselée avec la délicatesse d’un orfèvre. La distribution met à l’honneur la jeune génération. On retrouve , , , . Le premier pas de trois qui réunit , et Aubane Philbert souffre un peu d’un manque de maturité. La technique de est irréprochable mais encore trop lisse. Les deux danseuses ne parviennent pas à dominer complètement cette technique complexe et manifestent un peu de fragilité.

Le second pas de trois, composé par , Arthus Raveau et est plus percutant et audacieux. Les trois danseurs créent une belle harmonie et utilisent la technique au service d’une interprétation où se mêlent humour et assurance. , jeune danseur bourré de talent, montre déjà beaucoup de caractère. Hannah O’Neill s’affirme en véritable reine, à la fois féminine, audacieuse et à la technique majestueuse.
Le pas de deux central est dansé par un duo un peu inhabituel, , premier danseur expérimenté à la forte personnalité artistique et , jeune première danseuse plus connue pour sa technique hors pair que pour ses qualités d’interprétation. Toutefois, le contraste entre les deux n’est pas hors de propos. dégage quelque chose d’animal dans sa danse, alors que Sae Eun Park incarne une distance un peu froide mais avec des lignes de corps somptueuses, qui se détachent sur le fond bleu immaculé comme un appel vers l’absolu. Ils réalisent une alliance du terrestre et du divin, qui gagnerait néanmoins à une meilleure connivence entre les deux.

Après Air (2003) et Darknes is Hiding Black Horses (2013), le chorégraphe japonais offre une nouvelle création à l’Opéra de Paris, Grand Miroir. Le titre est un hommage à Baudelaire, et une citation de son poème La Musique, extrait du recueil Spleen et idéal : « D’autres fois,/Calme plat, grand miroir/De mon désespoir« . La musique du ballet est le magnifique Concerto pour violon d’Esa-Pekka Salonen, créé en 2009. Exigeant, d’un rythme intense, le concerto, divisé en quatre mouvements, donne le tempo. Les danseurs, les membres colorés des couleurs primaires, jaune, rouge, bleu et vert, jaillissent des coulisses comme des feux follets. D’une fluidité absolue, tous les gestes s’enchaînent sans rupture aucune. Les corps vont et viennent comme des feuilles qui tourbillonnent emportées par le souffle du vent. se distingue par sa souplesse féline, l’amplitude et la parfaite fluidité de ses gestes qui créent une communion entre le corps et les éléments naturels. Son engagement montre sa capacité à passer avec naturel du classique au contemporain et ce travail lui apportera peut-être cette intériorité et cette profondeur d’interprétation qui lui font encore parfois un peu défaut. Teshigawara a choisi des danseurs que l’on connaît peu, sinon pas, dans le répertoire contemporain : , qui incarne une figure mélancolique et énigmatique, et .
Intense, mue par un sentiment d’urgence, la pièce est une réussite. La déstructuration des mouvements souligne le risque de désagrégation d’un monde enfiévré. Et en même temps, Teshigawara rappelle la beauté du monde avec la délicatesse et le raffinement des estampes japonaises grâce à un très joli tableau en ombres chinoises.

Balachine/Teshigawara/Bausch (saison 2017-2018)Le second entracte fait partie intégrante du spectacle. La préparation de la scène du Palais Garnier pour Le Sacre du printemps est conçue comme le ballet des techniciens qui, avec art, déversent des bennes de terre sur scène et étalent méthodiquement cette terre pour dessiner un carré parfait. Le Sacre, chef-d’œuvre musical absolu, constitue par excellence une étape fondamentale sur la route de la modernité. Le scandale est tel lors de la première en 1913 au Théâtre des Champs-Élysées que les danseurs n’entendent plus la musique et que Nijinsky doit leur crier les comptes depuis les coulisses. La reprise de l’œuvre par en 1975 est devenue la référence. En effet, a rendu ce rite initiatique tellement intense, charnel et organique, qu’elle n’épargne ni les danseurs ni les spectateurs. Le tout est servi par un casting de choix. Chez les danseuses, on retrouve avec bonheur , qui danse Le Sacre comme elle respire, , qui a dansé lors de l’entrée du Sacre au répertoire de l’Opéra de Paris en 1997, mais aussi qui a souvent exprimé son désir de danser dans ce ballet et qui fait preuve d’une remarquable implication. Elle se dépouille complètement de sa bienséance et se donne complètement, sans retenue, à l’angoisse et à la terre. Le rôle de l’Élue était interprété par , une prise de rôle. Choisie par un magnifique, elle réalise une belle prestation, juste et vraie. Mais Le Sacre du printemps est avant tout l’œuvre d’un collectif. Il est admirable de voir la fusion du corps de ballet, les mouvements d’ensemble d’une beauté rituelle et sacrée, arc des bras, terre qui jaillit, contraste des couleurs, marron, blanc, noir et le rouge de la robe de l’Élue. Rouge qui incarne à la fois le sang, celui de la violence mais aussi de la naissance, rouge de l’amour et de la mort.

Une soirée construite avec intelligence, comme un manifeste de la danse moderne, riche en découvertes, et qui permet aux danseurs de révéler diverses facettes de leur talent.

Crédits photographiques : © Agathe Poupeney/ONP

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