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Pelléas et Mélisande, l’unique opéra de Debussy

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Le drame intemporel de Maurice Maeterlinck, Pelléas et Mélisande, fut la source de nombreuses grandes œuvres dans l’Histoire de la musique. De l’opéra de Claude Debussy à la musique de scène de Jean Sibelius, du poème symphonique d’Arnold Schoenberg à la musique de scène de Gabriel Fauré, de la suite d’orchestre de William Wallace à la pièce pour piano de Mel Bonis, ResMusica explore cette pièce de théâtre sous toutes les coutures. Pour accéder au dossier complet : Pelléas et Mélisande

 

MélisandeL’unique opéra de  fur créé à l’Opéra-Comique de Paris le 30 avril 1902. Pelléas et mélisande devait par la suite gagner toutes les scènes d’opéra du monde.

Bien qu’ayant assisté à la première parisienne de la pièce de Maeterlinck en 1893, Debussy avait hésité avant de faire son choix : d’autres textes d’Edgar Poe et de Balzac furent scrutés puis abandonnés. Il semble au final avoir été intéressé par la nature  symbolique, par les traits féeriques et l’absence de précisions historiques de l’œuvre de l’écrivain belge. Sans doute percevait-il ainsi une grande possibilité de manœuvre afin de ne pas risquer un manque d’originalité. Il travailla sur sa partition et les grandes lignes furent réalisées en 1895. L’orchestration nécessitera encore beaucoup de travail.  Très peu de temps avant la création, il augmenta les interludes symphoniques entre les actes. Pelléas et Mélisande se compose au final de 5 actes et 12 tableaux et dure environ trois heures et demie.

Debussy prit délibérément ses distances tant avec la tradition italienne qu’avec celle de Wagner, et développa un chant non parlé et une orchestration délicate, le tout aboutissant à un certain degré d’abstraction qui lui fut fortement reproché, au moins dans un premier temps. L’originalité de la partition ne fit pourtant aucun doute et son pouvoir envoûtant ne passa pas inaperçu. L’opéra évolue sans frontière bien définie, entre rêve impalpable et réalisme affiché. Le flou entretenu par Maeterlinck autour des notions de destin, d’amour et de fatalité inspira profondément le compositeur français. Son travail de pénétration embellit les corps impavides, dramatisa l’action et hissa l’histoire à un niveau lyrique délicat… que le texte ne parvient pas à enrichir. Il inclut dans sa musique et son chant la traduction efficiente des caractères principaux des grands protagonistes. Ainsi, Mélisande se pare d’une plus intense fébrilité, Golaud de son autorité mal assurée et de sa jalousie, et Pelléas du trouble indécis qui l’habite. Assurément, fit surgir une sorte de frisson ininterrompu et agit avec génie sur les fonctions du silence… expressif.

« J’ai voulu que l’action ne s’arrêtât jamais, qu’elle fût continue, ininterrompue. La mélodie est anti-lyrique. Elle est impuissante à traduire la mobilité des âmes et de la vie. »

A ses yeux,  ce « drame lyrique » se voulait intemporel et baigné par une atmosphère de légende.

Première sur scène de Pelléas et Mélisande

Le compositeur et le directeur de l’Opéra-Comique, Albert Carré, choisirent Mary Garden, une cantatrice écossaise, pour le rôle de Mélisande alors que Maeterlinck voulait imposer sa maîtresse Georgette Leclerc. Une brouille définitive s’ensuivit. La générale provoqua un certain nombre de réactions sous formes de rires, bavardages et autres quolibets, mais dans son ensemble, l’opéra fut relativement apprécié par la majorité du public ce soir-là. La veille de la première, la censure imposa des coupures dans le texte à la scène 4 de l’acte III. Enfin, la création se déroula sous l’autorité d’André Messager sans parvenir à convaincre l’ensemble des spectateurs, sans emporter l’adhésion de la critique, sans empêcher les sifflets de se manifester plus ou moins bruyamment.

Mais la réaction du public de l’époque ne doit pas étonner si l’on se rappelle que ce dernier a applaudi  à tout rompre les représentations de Manon de Jules Massenet, Mignon d’Ambroise Thomas, Lakmé  de Léo Delibes et encore Carmen de Bizet. Qu’il fût décontenancé n’a rien de bien étonnant si l’on se réfère à l’intrigue peu crédible, à la mise en scène périlleuse, au climat symboliste déjà dépassé et dont il ne fut qu’assez peu friand. Parce que la surprise vint principalement de la musique en raison de l’absence d’airs et de son déroulé continu superposable à la prosodie du langage parlé. Si l’on s’accorde à penser que Debussy s’inspira du modèle wagnérien, il resta malgré tout à distance de l’art du maître de Bayreuth en allégeant sensiblement les leitmotiv et en imposant à l’orchestre un développement continu et fondu, en se dispensant de toute emphase. Ce climat délétère ne modifia pas l’enthousiasme de quelques personnalités de premier plan comme Paul Dukas, Charles Bordes, Henry Bauer, Pierre Lalo…

L’aura du Pelléas et Mélisande de Debussy

Passé ce trouble initial, sans doute assez compréhensible au regard de sa nouveauté, Pelléas et Mélisande allait enrichir durablement la gloire de Debussy à travers un destin international qui, jusqu’à aujourd’hui, ne faiblit nullement.

Le compositeur dans L’Occident  de juin 1902 analysa : « La sensation d’une très grande belle œuvre d’art que l’on peut ne pas comprendre tout d’abord… Mais qui n’en éveille pas moins dans l’âme ce frémissement, constatation de beauté, que connaissent bien ceux dont l’enthousiasme artistique n’est point atrophié, et aussi le désir de réentendre, sûr garant de la valeur d’une œuvre ». Pour sa part, signala que l’opéra lui avait provoqué « en plus d’un endroit le bon frisson, de véritables émotions » ; mais dans le même temps, il  ne cachait pas être « rebelle aux procédés de Debussy ».

Musique de l’inachèvement magnifiquement esquissée à travers des émotions délicatement présentées, tension ou détente à travers une grande économie de moyens au profit d’atmosphères fugaces emplies d’inquiétude, cette partition n’illustre ni ne commente fidèlement le texte mais l’enrichit parallèlement et presque magiquement. On sait combien Debussy y travailla avec acharnement.

« Depuis longtemps je cherchais à faire de la musique pour le théâtre, mais la forme dans laquelle je voulais la faire était si peu habituelle qu’après divers essais j’y avais presque renoncé… »

Pelléas et Mélisande, présenté sur toutes les scènes lyriques du monde, fut chanté et défendu par de célèbres voix comme celles de Jacques Jansen, Janine Micheau, Camille Maurane, Michel Roux… Depuis sa création, les plus fameux chefs d’orchestre ont apporté leur contribution. Sans ambitionner de les citer tous, en voici quelques-uns parmi les plus fameux : Jean Fournet, Désirée-Emile Engelbrecht, Ernest Ansermet, Herbert von Karajan, André Cluytens, Lorin Maazel, Rafael Kubelik, Armin Jordan, Charles Dutoit, Claudio Abbado, Jean-Claude Casadesus, Bernard Haïtink, etc.

Plusieurs DVD de grand intérêt permettent de pénétrer plus avant ce drame symboliste et facilitent une compréhension plus affinée de ce chef-d’œuvre. On conseillera, subjectivement, les splendides réalisations de John Eliot Gardiner (1987 et 2010), Pierre Boulez (1992), Andrew Davis (1999), Frans Welser-Möst (2004), Marc Minkowski (2008) et Philippe Jordan (2013).

Finalement, après des débuts incertains, l’opéra de Debussy devint un des plus grands chefs-d’œuvre lyriques du XXe siècle. Dans la riche Histoire de l’opéra, on peut avancer sans crainte ni hésitation qu’il y eut un avant et un après Pelléas et Mélisande.

Pour aller (encore) plus loin : Jean Barraqué, Debussy, Solfèges, Seuil, 1972 ; François Lesure, Claude Debussy, Fayard, 2003 ; Edward Lockspeiser, Claude Debussy, Fayard, 1980 ; Gilles Macassar et Bernard Mérigaud, Claude Debussy. Le plaisir et la passion, Gallimard, 1992; Pelléas et Mélisande, Avant-scène opéra n° 266, 2012.

Image libre de droit : Mary Garden, créatrice du rôle de Mélisande dans l’opéra de Claude Debussy

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