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Piano à volonté à Radio France, pour le centenaire de la révolution russe

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Auditorium de la Maison de la Radio/Studio 104. 04 et 05-XI-2017. Œuvres de Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Sergueï Prokofiev (1891-1953), Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Igor Stravinsky (1882-1971), Alexandre Scriabine (1872-1915), Nikolaï Medtner (1880-1951), Nikolaï Roslavets (1881-1944), Alexandre Mossolov (1900-1973), Nikolaï Miaskovski (1881-1950), Arthur Lourié (1892-1966), Sergueï Taneïev (1856-1915), Samouïl Feinberg (1890-1962), Gavriil Popov (1904-1972) ; Boris Giltburg, Vadym Kholodenko, Yury Favorin, Lilya Zilberstein, Alexander Ghindin, Alexandre Paley, piano.

YFavorinPour commémorer les cent ans de la Révolution d’octobre (qui eut lieu, en réalité, les 7 et 8 novembre de notre calendrier), Radio France propose six audacieux récitals de piano russe.

Six interprètes, tous nés en URSS avant la chute du bloc de l’Est, sont invités pour un week-end à la Maison de la Radio pour une intense série de concerts. Dans une programmation d’une rare munificence, se côtoient treize compositeurs russes plus ou moins illustres : précurseurs vénérés (Taneïev, Scriabine) ou jeunes chiens fous (Popov, Prokofiev), monuments du piano (Rachmaninov, Feinberg) ou expérimentateurs intrépides (Lourié), exilés nostalgiques (Medtner, Stravinsky) ou rocs insubmersibles (Chostakovitch), créateurs discrets (Miaskovski) ou génies tapageurs et enthousiastes (Roslavets, Mossolov, courtes flammes que l’Histoire a trop vite mouchées). Ainsi réunis, pianistes d’aujourd’hui et créateurs d’alors offrent un instantané saisissant de la foisonnante vitalité de l’école russe aux alentours des années 20, avant que le régime totalitaire ne s’efforce d’uniformiser la production artistique à coup de diktats esthétiques.

Qu’il est bon, loin des sentiers inlassablement battus, de ressusciter des tentatives musicales que la postérité n’a pas retenues ! C’est ainsi que des miracles peuvent avoir lieu, dont le plus mémorable demeure l’interprétation de la Grande Suite pour piano op. 6 de Gavriil Popov, par le jeune Yury Favorin. Cette œuvre fougueuse rappelle le Concerto pour piano et trompette de Chostakovitch, à peine antérieur, et le mélange que l’on y trouve de virtuosité farceuse, d’embrasements logorrhéiques, et de surprenants épisodes de tendresse, parle visiblement à l’âme de Favorin. Avec une profonde maturité musicale, que manifeste assez son art du silence et de la respiration, il donne des quatre épisodes de la Suite une vision juste et claire : même le Lied, aux harmonies presque sirupeuses, est joué avec une réserve nostalgique, « chanté » avec une authentique noblesse de phrasé. Et lorsqu’il aborde, avec la Dixième Sonate de Scriabine, un répertoire plus traditionnel, le pianiste ne séduit pas moins : la phrase introductive, récurrente dans l’œuvre, est toujours énoncée avec un goût très sûr et des variations délicates ; ses méandres alanguis évoquent à la perfection la chaleur d’un été, lorsque les crépitements des insectes (qu’imitent les trilles nombreux) agacent et hypnotisent.

Le récital d’ est passionnant lui aussi : rassemblant dans un premier temps des courtes pièces futuristes parfois peu gratifiantes, il se conclut en triomphe sur la Sixième sonate de Prokofiev, plus tardive certes, mais qui hérite des audaces des années révolutionnaires pour en obtenir la synthèse parfaite, somptueuse de causticité, d’originalité, et d’équilibre formel. Ghindin, avec un esprit et une allure dignes d’un baron de Charlus, dispose quelques coquetteries imprévisibles sur le fond d’une technique sûre et décidée. Son Prokofiev peut aussi bien marteler l’instrument, dans l’apothéose du premier mouvement, que le caresser sournoisement, dans la feinte innocence de l’Allegretto central ; mais c’est toujours avec un à-propos parfait.

LZilbersteinAu milieu de tant d’œuvres courtes et longues, on ne trouve qu’un seul doublon : la Sonate n° 5 de Scriabine, qu’ont jouée tour à tour et . Chez le premier, on devine une attention particulière aux nuances ; mais, par trop d’afféterie, elles n’échappent pas entièrement à la caricature – les passages notés piano, par exemple, manquent d’articulation. De même, une course à la virtuosité un peu vaine brouille parfois les lignes mélodiques ; c’est dommage, car on a connu le pianiste plus assuré l’an dernier à Gaveau. Chez Kholodenko, pianiste prometteur dont le Cinquième concerto de Prokofiev a été très remarqué en 2016 à la Philharmonie de Paris, l’opulence sonore et la beauté du toucher cohabitent avec quelques fautes de goût, surtout dans ses Préludes de Rachmaninov ; elles disparaîtront sans doute avec l’âge. Derrière un rubato souvent excessif, et des ritardando proches de la pâmoison, on devine en fait l’âme de l’improvisateur de jazz.

Palme d’or pour Zilberstein

Puisque dans l’atmosphère bruissante de la maison ronde, cette foire musicale prend des airs de joute, on ne résiste pas au plaisir de décerner quelques palmes. , connue en particulier comme l’une des partenaires favorites de Martha Argerich pour le « deux pianos », mérite sans conteste celle de la distinction et de l’élégance. Dans un attachant Prélude et Fugue de Taneïev, elle fait preuve d’une dextérité tranquille, presque sobre ; mais c’est surtout le pèlerinage qu’elle propose, avec les Six Moments Musicaux op. 16 de Rachmaninov, qui marque les esprits. Chaque détail de cette partition pourtant chargée est exécuté avec soin, ce qui n’exclut ni le naturel, ni un sens puissant de l’architecture : donne toujours la préséance à la ligne de chant, qu’elle a l’art de dérouler sans jamais l’entrecouper, en lui consentant toute sa dimension vocale.

En revanche, la palme de l’incongruité est tout juste assez sévère pour  : après une Deuxième sonate de Chostakovitch assez plate, et une Troisième sonate de Miaskovski un peu touffue, sa version des Visions Fugitives op. 22 de Prokofiev, un empilement de contresens assenés avec une insolence tranquille, a de quoi faire bondir. C’est peine perdue de toute façon : dans ces morceaux diaphanes, les envolées de mains, bruits de bouche, et autres rodomontades ne peuvent dissimuler les fautes textuelles omniprésentes, d’autant plus incompréhensibles que le pianiste joue avec sa partition. Lorsque les notes sont correctes, ce sont les tempi qui virent à l’absurde, en contradiction flagrante avec le sens musical de ces géniales miniatures : la pièce n° 15, notée Inquieto, mais jouée dans un tempo de marche funèbre, est réduite à l’état de pensum  – à peine en croit-on ses oreilles. Peut-être les initiatives de ce genre obéissent-elles à quelque intuition supérieure ? Si l’ennui en est le prix, on nous excusera de leur préférer la fidélité à l’esprit de Prokofiev : lui ne déçoit pas.

Crédits photographiques : Yury Favorin © Reinhard Winkler ; Lilya Zilberstein © Lisa Kohler

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