banclefsdor2017

De Tiepolo à William Blake avec Hugues Dufourt

Concerts, Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Centre Pompidou.13-XI-2017. Hugues Dufourt (né en 1943) : Les Continents d’après Tiepolo, L’Afrique, L’Asie, L’Europe, L’Amérique, pour huit instruments. Ensemble Recherche.
14-XI-2017. Auditorium Marcel Landowski du CRR de Paris. Hugues Dufourt : Burning Bright pour six percussionnistes. Percussions de Strasbourg

2-Ensemble-Recherche-©-Photo-Maurice-KorbelL’actualité parisienne est dense pour le compositeur qui, en l’espace de deux jours, voit la création française de son polyptyque Les Continents d’après Tiepolo au Centre Pompidou et la création parisienne de Burning Bright invitant les sur le plateau du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris.

De toutes les sources d’inspiration qui font naitre l’œuvre musicale chez Hugues Dufourt, c’est la peinture qui domine largement : celle de Poussin, Rembrandt, Brueghel et Guardi, pour le Cycle des Hivers, mais aussi Courbet, Pollock et Patinir qui constituent ce qu’il nomme son « musée imaginaire » et suscitent autant de compositions. Les Continents d’après Tiepolo s’originent dans une fresque monumentale du peintre italien et réactivent cette démarche singulière en vertu de laquelle la perception visuelle du compositeur se fait matière sonore.

C’est en 1752 que le prince-évêque Karl-Philipp von Greiffenklau confie à Tiepolo la décoration de la voûte de l’escalier d’honneur de la résidence de Würzburg, construit par l’architecte du baroque tardif Johann Balthazar Neumann. Le grand représentant du style Rococo que fut Tiepolo réalise un ensemble « aux perspectives asymétriques et mouvementées » nous dit . Les Quatre Parties du monde figurant sur la corniche ont retenu l’attention de notre compositeur. « Aucune analogie ne rattache la musique à la peinture » prévient Dufourt qui ne travaille pas dans la recherche d’équivalence entre couleurs picturales et sonorités. Il s’agit, nous dit-il, de « faire sortir le fond des choses », évaluer des lignes de forces (mouvement, tension, énergie) que la musique saura traduire à travers son matériau propre.

L’ensemble fribourgeois Recherche est sur la scène du Centre Pompidou pour la création française de l’intégralité du polyptyque qui aura occupé Hugues Dufourt de 2004 à 2016. Les huit musiciens sont à l’origine du projet, créateurs et commanditaires (sauf pour le dernier) des Continents d’après Tiepolo, chronologiquement L’Afrique, L’Asie, L’Europe et L’Amérique d’une durée pratiquement égale. Le déploiement du set de percussions en impose, avec ses séries de gongs, cloches de vache, rins (bols) japonais et autres instruments plus atypiques encore. D’une concentration exemplaire et d’une maîtrise instrumentale confondante, les musiciens nous embarquent dans ce voyage immersif d’une heure trente où jamais l’attention ne se relâche.

C’est le piano et ses capacités résonnantes – impérial Jean-Pierre Collot – qui introduit l’œuvre, projetant ses grappes d’accords augmentés des sonorités irradiantes du vibraphone. On est d’emblée séduit par l’intégration subtile de la percussion et son efficacité au sein de l’écriture. Pour L’Afrique, ou plus exactement « le pâle soleil d’Afrique » qui frappe l’œil du compositeur, Hugues Dufourt conçoit des aplats de matière en constante métamorphose dans un temps lisse et sans rupture, excepté le noeud de tension des dernières minutes. L’écoute est captive et la fusion des timbres fibrés par le jeu du piano envoûtante. L’Asie apporte un contraste radical, avec la stridence inaugurale de la cymbale chinoise et ses torsions acoustiques. C’est un « tableau » tout en mouvement et en tension, dominé par la résonance des métaux. Pour autant, le chaos du début évolue vers l’apaisement, jusqu’à l’évidement de la matière et l’écoute du silence, coloré par la clarinette basse et le marimba effleuré par l’archet. L’Europe amène une palpitation nouvelle au sein d’un ensemble instrumental toujours en parfaite synergie. L’espace y est souvent saturé, traversé par les sons fendus du hautbois et la lumière aveuglante des cordes en harmoniques. L’hybridation des sonorités du piano-cloche par les résonances de la percussions est spectaculaire. « Un entassement de têtes coupées et un buste rôtissant à la broche occupent le devant de la scène », décrit le compositeur s’agissant de l’Amérique de Tiepolo. C’est une partie de piano puissante et énergétique qui introduit cette page tumultueuse et virtuose, aux trajectoires ascendantes et vibrionnantes. En ressortent certaines percussions nouvelles, toutes issues du continent américain : flexatone, waterphone, springdrums dont les lanières métalliques vont lacérer le sol sous le geste sauvage du percussionniste – épatant Christian Dierstein – dans un finale aussi théâtral qu’inattendu.

Les Percus et Hugues DufourtLumière brûlante : de William Blake à Hugues Dufourt

Tous ces instruments de percussions – et cent cinquante de plus ! – sont réunis dans Burning Bright (2014), une œuvre écrite par Hugues Dufourt pour les 50 ans des . Peaux, claviers, métaux, végétaux et autres trouvailles prometteuses en matière d’éclat et de résonance sont sous les baguettes des six percussionnistes placés en demi-cercle sur la scène de l’Auditorium le lendemain : gongs, tams, plaques tonnerre, cymbales de toutes les tailles, (isolées, suspendues, empilées ou en rotation autour d’un axe), vibraphone, grelots, ressorts, glass-chimes, timbales, grosses caisses, tambours chinois, steel-drums, percussions africaines, tambour d’eau ne sont que la partie visible d’un ensemble beaucoup plus riche et foisonnant dont le spectacle est rien moins qu’éblouissant. Après Erewhon (1972-76), sa première œuvre écrite pour l’ensemble mythique de Strasbourg (la jeune génération a pris aujourd’hui la relève), Hugues Dufourt n’a de cesse de renouveler son effectif instrumental qu’il met au service d’une recherche sophistiquée sur la résonance, les sonorités paradoxales, la cinétique des corps sonores et la variété du geste (effleurer, gratter, frotter, secouer, faire tourner…). A portée de mains, une foule de baguettes va sans cesse modifier le contact sur les instruments, à moins que ce ne soit l’archet qui vienne frotter le rebord des plaques métalliques émettant stridences et sons saturés. Plus spectaculaires, les résonances et fluctuations sonores du gong à demi immergé dans un fût rempli d’eau… L’expérience d’écoute est fascinante et la « descente dans le son » initiatique.

C’est le poème The Tyger (1794) de William Blake et « la fureur éruptive et hallucinée de ses visions » écrit le compositeur, qui suscitent la traversée de cet autre continent sonore, intérieur et vertigineux celui-là, « tel un immense adagio à la manière de Bruckner » ajoute Hugues Dufourt. Saluons la performance des six percussionnistes déployant énergie et virtuosité du geste au service d’une œuvre qu’ils ont gravée l’année dernière sous leur propre label.

Crédits phototographiques :  © Maurice Korbei ; Percussions de Strasbourg © Florence Riou

tous les dossiers(1)

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.