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À Turin, magnifique Falstaff de Carlos Àlvarez

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 19-XI-2017. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto d’après Les Joyeuses Commères de Windsor et Henri IV de Shakespeare. Mise en scène : Daniele Abbado. Assistant à la mise en scène : Boris Stetka. Décors : Graziano Gregori. Costumes : Carla Teti. Lumières : Luigi Saccomandi. Avec : Carlos Àlvarez, Sir John Falstaff ; Tommi Hakala, Ford ; Francesco Marsiglia, Fenton ; Erika Grimaldi, Alice Ford ; Valentina Farcas, Nannetta ; Sonia Prina, Mrs. Quickly ; Monica Bacelli, Meg Page ; Patrizio Saudelli, Bardolfo ; Deyan Vatchkov, Pistola ; Andrea Giovannini, Dr Cajus. Chœur et Orchestre du Teatro Regio de Turin (Chef de chœur : Claudio Fenoglio). Direction musicale : Donato Renzetti.

FALSTAFFPour la vingt-et-unième fois depuis sa première création en décembre 1893, le Teatro Regio de Turin offre un de ses opéras fétiches, Falstaff de , dans la mise en scène remarquable d’intelligence de portée par un magnifique et touchant Carlos Àlvarez dans le rôle-titre.

Falstaff. L’opéra des opéras. Tout dans cette musique de l’ultime opéra de sublime le mot, transcende la parole, exacerbe la phrase. Toutefois, cette apothéose dans l’œuvre de Verdi ne serait ce qu’elle est sans l’apport littéraire d’Arrigo Boïto. Parce qu’il était aussi un formidable musicien et compositeur, il avait saisi la portée du mot dans un livret. Déjà dans Otello, on perçoit la symbiose du mot et de la musique. Mais, dans Falstaff elle atteint la perfection. La restitution qu’en fait le chef d’orchestre (remplaçant Daniel Harding, souffrant) est une merveille de précision, de couleurs et de poésie musicale. À cet effet, l’orchestre du Teatro Regio apparaît particulièrement en forme, comme heureux de donner à cette partition toute la beauté sonore qu’elle mérite.
Un régal d’intelligence musicale qui, avec la mise en scène et la direction d’acteurs de (le fils de…) contribue indéniablement à la réussite de ce spectacle.

Dans sa mise en scène, Abbado se saisit du texte pour le porter vers une vision humaniste du personnage de Falstaff. Comme il l’affirme dans son avant-propos publié dans le programme : « Ce n’est pas un opéra-bouffe, ni une farce, c’est une comédie lyrique. Et Falstaff ne doit pas être une caricature, la figure de son personnage ne doit pas être centrée sur un être boulimique et aviné. » Son Falstaff est un bon vivant modéré, une espèce de « roi fainéant » prenant la vie avec un opportunisme bon enfant. Un être touchant de sincérité, de bonhomie et de bon sens.

À l’incarner, le baryton basse Carlos Àlvarez est tout simplement magnifique. Ayant créé ce personnage en janvier dernier au Teatro Carlo Felice de Gênes, il le reprend ici comme il l’avait imaginé à sa création, c’est-à-dire fidèle à l’écriture musicale de Verdi. Ainsi, son Falstaff est-il plus subtil, plus chantant que ceux qu’on a l’habitude d’entendre. Avec Àlvarez, c’est la musique qui gagne. Superbement lyrique (admirable tirades de l’Onore), la voix bien placée, la diction impeccable, la projection vocale parfaite, il reste néanmoins un bel acteur avec juste ce qu’il faut de jeu comique pour ne pas sombrer dans la caricature. Du grand art !

À ses côtés, la distribution est d’une belle homogénéité. Si le baryton finlandais (Ford) ne contrôle pas totalement l’italianité vocale du rôle, il compense largement ce léger manque par une présence scénique d’un comique magistral. Son monologue È sogno ? o realtà ? du deuxième acte est un véritable bijou.

Falstaff.04

Chez les dames, on remarque l’aisance et l’autorité vocale d’ (Alice Ford) qu’on aurait aimé avec peut-être un peu plus de noblesse et un peu moins de faconde. Un personnage plus en phase avec son rang de bourgeoise. Avec une (Meg Page), un peu plus en retrait, on ne retrouve pas l’ardeur et la vivacité qu’elle portait récemment dans sa Despina de Cosi fan Tutte et sa Marcellina des Nozze di Figaro de Mozart au Grand Théâtre de Genève. Annoncée souffrante, la mezzo (Mrs. Quickly), spécialiste de l’opéra baroque, manque cependant de la projection vocale indispensable à l’expression comique du rôle.

Quant à lui, le couple Nannetta/Fenton est empreint d’un charme dévastateur. En effet, leur duo Bocca baciata non perde ventura… du premier acte révèle la parfaite symbiose musicale entre la soprano et le ténor . C’est à qui offrira le plus beau legato, la plus parfait phrasé. Un moment de grâce sublimé dans l’arietta Dal labbro il canto estasiato du dernier acte que le ténor napolitain interprète avec une admirable ligne de chant donnant à cet air difficile une substance lyrique formidable. Quant à la soprano roumaine , son aria du final Ninfe ! Elfi ! Silfi ! Doridi ! Sirene !… est un véritable enchantement. La douceur de sa voix, le miel des aigus, le legato forcent le silence le plus total dans un public jusque là souvent catarrheux.

Après les échelles, les roulottes, les néons, les chaises, les metteurs en scènes actuels tendent à vider leurs plateaux de tous les accessoires. Aujourd’hui, on ouvre la scène en demi-cercle, comme un cirque. Le plateau souvent circulaire est nu. Et les chanteurs fréquemment laissés à eux-mêmes, les metteurs en scène oubliant d’être aussi des directeurs d’acteurs. Rien de tel avec Daniele Abbado. Si le décor turinois n’échappe pas à la mode, sa direction d’acteurs est remarquable, même si discrète. Avec Abbado, quand on aime, on s’enlace, on se touche, on s’embrasse, on se regarde. Les gestes sont menés jusqu’au bout de l’action. C’est ainsi que ses scènes vivent et projettent l’intention des sentiments, qu’ils soient de la colère, de l’amour, de la haine, de l’avarice ou autres. Et Falstaff ne manque pas de tous ces sentiments. Une mise en scène révélant la finesse d’un livret où Arrigo Boïto fait ressortir la rencontre improbable mais tangible de Verdi et Shakespeare. À l’exemple de la scène finale d’une rare beauté (quelles belles lumières de Luigi Saccomandi !) et d’une exceptionnelle clarté de mise en scène.

Merci au goût esthétique de Daniel Abbado, pour cette difficile fin de l’opéra (souvent s’envolant dans un « grand n’importe quoi ») qui porte ici, tout en touches émotives, à l’amère constatation que Tutto nel mondo è burla (Le monde est une farce).

Crédit photographique : Ramella&Giannese © Teatro Regio Torino

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