banclefsdor2017

Haitink de Mozart à Mahler : inoubliable, toujours

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Luxembourg. Philharmonie.
19-XI-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie n° 36, KV. 425 ; Gustav Mahler (1860-1911) : douze Lieder tirés de Des Knaben Wunderhorn. Hanno Müller-Brachmann, baryton-basse ; Anna Lucia Richter, soprano.
21-XI-2017. Wolfgang Amadeus Mozart : Symphonies n° 35, KV. 385 (Haffner) et n° 38, KV. 504 (Prague) ; Richard Wagner (1813-1883) : Wesendonck-Lieder. Eva-Maria Westbroek, soprano.
Chamber Orchestra of Europe ; direction : Bernard Haitink.

3 - CopiePour ses débuts à Luxembourg, offre deux concerts autour de Mozart et du lied orchestral.

Haitink choisit pour Mozart un orchestre nombreux, loin des effectifs plus intimes des formations sur instruments anciens ; son interprétation, cependant, en est somme toute plus proche qu’elle ne l’est des pesantes réaffirmations de la tradition qu’offrent aujourd’hui un Muti ou un Barenboim. Le menuet et trio de la Symphonie n° 36 est une merveille de légèreté, de diversité, d’élan, avec des allègements proprement stupéfiants dans le trio ; le premier mouvement de la Symphonie « Haffner », presque martial dans ses premières mesures, énergique et rigoureusement tenu, presque sévère, n’en est pas moins constamment dynamique : ce Mozart-là est moins que jamais un divertissement de cour ; ceux qui ne sont émus que par la sentimentalité ne seront pas touchés, mais ceux qui savent que la rigueur, en musique, est le plus puissant vecteur de l’émotion savent quels trésors sont les interprétations de Haitink.

Il est fort bien aidé par un de ses orchestres préférés, qui offre un son puissant, chaleureux et jamais pesant, le solo de hautbois du premier mouvement de la Symphonie n° 36 qui ouvre ces deux soirées suffit à donner les meilleures garanties sur les qualités individuelles des musiciens réunis dans le : de la musique de chambre, cet ensemble n’a plus les effectifs, mais il en a encore l’esprit d’écoute et l’élan collectif.

14 - Copie

, un art inouï du lied

À côté de cet intense parcours mozartien, Haitink choisit de travailler avec la voix – c’est une constante chez lui ces dernières années, comme nous avions pu l’évoquer à Munich comme à Berlin. Dans les Wesendonck-Lieder, est parfois à la peine, mais elle propose une interprétation d’une grande intensité, avec une voix qui a peut-être perdu en pure beauté sonore, mais gagné en fermeté et en densité – c’est un progrès.

Le sommet de ces deux soirées, cependant, est atteint avec les douze Lieder de Mahler sur des textes du célèbre recueil Des Knaben Wunderhorn chantés par et . Pourquoi est-ce toujours dans les œuvres avec voix de Mahler que Haitink, ces dernières années, parvient-il aux plus hauts sommets de l’émotion musicale ? C’est un mystère insoluble de la création artistique. L’art de Haitink n’est pas seulement celui du meneur d’hommes, qui emmène ses troupes vers un but commun ; c’est aussi, peut-être d’abord, une suprême intelligence artistique, dans le cas présent autant littéraire que musicale, sans que jamais intellect et émotion puissent être distingués, séparés. Le discours est toujours clair, jamais démonstratif et toujours au service des chanteurs.

a la voix désormais (déjà) fort usée – il lui reste toujours de réelles qualités de diseur ; Anna Lucia Richter, elle, dans toute la fraîcheur de sa jeunesse, a bien mieux à offrir que la simple juvénilité de son timbre. Son interprétation est on ne peut plus extravertie, assez loin de l’habitude, et on peut rire de bon cœur aux passages les plus légers du prêche aux poissons ; mais elle sait où il faut s’arrêter et la noblesse de ses interventions dans Wo die schönen Trompeten blasen est poignante. Surtout, dans les rires comme dans les larmes, son interprétation est soigneusement pesée, toujours musicale, mais aussi toujours attentive aux détails du texte. Où a-t-on vu, dans ces lieder, le texte des poèmes pris en compte et rendu vivant jusque dans les variations constantes des niveaux de langue ? Ici l’âne et sa diction pâteuse, là un éclat de dialecte particulièrement savoureux, ici la niaiserie (la vocalise sur Heide au début de Wer hat dies Liedlein erdacht), là la douleur pure…

L’attention de l’auditeur se trouve ainsi constamment partagée entre ce que proposent les chanteurs et les trésors d’intelligence de l’accompagnement orchestral : en pleine maîtrise du moindre détail, Haitink choisit très soigneusement de mettre en avant telle ou telle couleur – dans les lieder les plus douloureux, le mélomane le plus insensible a les larmes aux yeux. Puisse une telle leçon de direction faire taire les thuriféraires des chefs de théâtre qui aiment tant montrer leur spontanéité et leur propre émotion ; ici, rien n’est laissé au hasard, tout est le fruit du plus soigneux travail de préparation : et c’est de là que naît cette qualité émotionnelle unique.

Crédit photographique : © Sébastien Grébille

tous les dossiers(1)

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.