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Nono, Pesson et Debussy par le Philharmonique de Radio France

Concerts, Festivals, Musique symphonique

Paris. Auditorium de Radio France. 17-XI-2017. Luigi Nono (1924-1990) : …sofferte onde serene… pour piano et bande magnétique ; Canti di vita et d’amore – sul ponte di Hiroshima, pour soprano, ténor et orchestre, sur des textes de Günther Anders, Jesús López Pacheco et Cesare Pavese ; Gérard Pesson (né en 1958) : Pastorale Suite pour orchestre de chambre ; Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, Suite (arrangement, Erich Leinsdorf). Anu Komsi, soprano ; Peter Tantsits, ténor ; Julia Den Boer, piano ; Orchestre Philharmonique de Radio France ; direction : Tito Ceccherini.

09aOn pouvait déceler une certaine filiation dans les deux suites d’opéras, celles de et de /, que le « Philharmonique » de Radio France faisait se répondre dans le très beau concert d’orchestre donné à la Maison de la Radio dans le cadre du Festival d’Automne. est à la direction dans ce programme un rien pléthorique, qui affichait également deux œuvres de .

La pianiste franco-américaine est seule en scène devant son piano et un dispositif électroacoustique dans …sofferte onde serene…, une œuvre mixte de 1976 que Nono dédie à et son épouse Marilisa, dans un contexte de deuil qui frappe leurs deux familles. Dans ce « dialogue de l’ombre double » avant l’heure, la partie électroacoustique semble sortir du corps de l’instrument (gong, chocs mats, carillon lointain, sonorités fêlées) pour recréer l’espace acoustique de Venise, la ville de Nono. Le temps étal et la matière figée de la partie de piano ajoutent au mystère et à l’étrangeté de ce « llanto » auquel la pianiste confère une belle profondeur.

Pastorale Suite de , donnée ce soir en création française, est une commande du Festival de Witten/WDR où l’œuvre a été créée en avril 2016. Le compositeur y resserre en onze mouvements d’orchestre les quarante deux numéros de son opéra Pastorale (2006) tiré du roman-fleuve L’Astrée d’Honoré d’Urfé. Nulle progression dramatique dans cet assemblage façon mosaïque qui insère, parmi les pages purement instrumentales, certaines parties vocales (Choral sur le ruban, Chanson d’Hylas) confiées aux timbres de l’orchestre. Le dispositif est léger (trente-quatre musiciens), mais s’enrichit de couleurs atypiques : guitare, harmonicas, flûtes à bec, flûte de Pan, jouets, appeaux et autres objets plus inattendus (pompe à vélo) au service d’un pittoresque stylisé autant que malicieux (les flexibles rouges et caressants pour Choral sur le ruban par exemple). Les pages de plein-air (Fanfare, Ouverture, Interlude en forêt) sont traversées d’effluves debussystes. Elles alternent avec des danses toutes pessoniennes : chorégraphie de jambes, frottements de pied, tapping sur les cordes et percussions en bois pour le Branle du Poitou, une des pages les plus en relief de cette Suite que les musiciens du « Philhar » exécutent le sourire aux lèvres. La Musette est délicieuse, avec le son « vert » de la flûte à bec, les grelots et bruits de nature sortant des deux « boîtes à meuh ». Les musiques du sommeil (celui de Céladon et d’Alexis) où s’immisce le souffle relèvent de la technique du « filtrage » chère au compositeur, laissant flotter les sons entre rêve et réalité. Tout y est allusif et fragmentaire, articulé de manière virtuose, avec l’humour en filigrane et une préciosité assumée. Ce que , à la tête de musiciens très coopérants, donne à entendre avec une rare élégance.

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Le chef d’orchestre autrichien (1912-1993) semble être un des premiers, en 1946, à envisager une suite d’orchestre extraite de Pelléas et Mélisande, le seul opéra achevé de Debussy. Ils seront nombreux après lui, chefs et compositeurs, à écrire leur propre suite symphonique. La dernière en date, de septembre 2017, est celle du chef français Alain Altinoglu, commande des Éditions Durand-Salabert qui n’ont jamais validé celle de Leinsdorf et s’opposeraient désormais à sa diffusion… Pour l’heure, ce sont de somptueuses pages d’orchestre qui sont mises sur les pupitres du « Philharmonique », Leinsdorf ayant sélectionné cinq tableaux et autant de lieux différents prélevés sur les cinq actes de la partition : la forêt, la fontaine, les souterrains du château, un appartement et une chambre du château. Sous le geste précis du chef milanais, l’arrangement fonctionne bien et laisse apprécier la dimension dramatique de l’écriture orchestrale fibrée par les thèmes et motifs conducteurs. Mais soumis à une telle compression, le temps debussyste y est un rien malmené, l’écoute comme l’exécution de cette partition foisonnante restant un défi.

Difficile sera l’enchaînement avec la dernière œuvre du programme, Canti di vita e d’amore – Sul ponte di Hiroshima (1960-61), un chef d’œuvre de arrivant très (trop) tard dans la soirée. Sul ponte di Hiroshima fait référence au livre éponyme de Günther Anders décrivant les ravages de l’explosion atomique sur les corps de certains survivants. « Pour moi, la musique est l’expression-témoignage d’un musicien-homme dans la réalité actuelle, » prévient Nono qui fait appel à deux autres poètes engagés dans la même voie, l’Espagnol Jesús López Pacheco et l’Italien Cesare Pavese, pour les trois mouvements d’une œuvre de revendication sociale et politique. Huit percussionnistes occupent le fond de scène dans cette partition puissante, concise et acérée où les textures sonores comme l’écriture vocale sont l’expression du cri. Ménageant des contrastes saisissants, les voix interviennent à nu, et leurs trajectoires vertigineuses, jusqu’à l’extrême aigu des tessitures, creusent l’émotion. Si le ténor n’a pas toute l’aisance souhaitée au sein d’une partie si exigeante, sidère par la flexibilité de ses lignes et les modulations de timbre qu’elle obtient, entre bouche fermée et lumineux éclats de voix. L’énergie traverse les pupitres d’un orchestre flamboyant dont Tito Ceccherini communique à la fois l’efficacité et la radicalité.

Crédits photographiques : en haut : Gérard Pesson © B. Chelly ; en bas : Luigi Nono © Graziano Arici

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