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Créations au festival Aujourd’hui Musiques de Perpignan

Festivals, La Scène, Spectacles divers

Perpignan. Théâtre de l’Archipel. Le Carré. 18-XI-2017. Wilfried Wendling (né en 1972) : HAMLET je suis vivant et vous êtes morts, d’après William Shakespeare, traduction de François-Victor Hugo. Conception et mise en scène : Wilfried Wendling. Musiques : Pierre Henry et Wilfried Wendling en collaboration avec Valérie Philippin et Julien Desprez. Adaptation : Wilfried Wendling et Serge Merlin. Scénographie plastique et vidéo : Milosh Luczynski.
Théâtre de l’Archipel. Le Grenat. 19-XI-2017. Zad Moultaka (né en 1967) : Non pour percussion et bande électronique ; I had a Dream pour chœur mixte et grosse caisse ; Regarde ici-bas (création mondiale) pour chœur à 16 voix. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Motet BWV 225 Singet dem Herren ein neues Lied ; Motet BWV 230 Lobet den Herrn. Ensemble Unisoni : Daniel Romero, contrebasse ; Valérie Dulac, violoncelle ; Anne-Catherine Vinay, orgue positif ; Claudio Bettinelli, percussion solo. Chœur Spirito, direction : Nicole Corti.

serge_merlinL’œil écoute au Festival Aujourd’hui Musiques de Perpignan qui poursuit son exploration à la croisée des multiples expressions artistiques d’aujourd’hui : musique, vidéos, arts numériques, installations et déambulations sonores, théâtre musical, opéra digital… Deux créations mondiales, celles de et de , sont à l’affiche du premier week-end, investissant différents lieux du Théâtre de l’Archipel.

Dans l’espace bien sonnant du Carré, et Milosh Luczynski sont aux manettes pour la première de HAMLET je suis vivant et vous êtes morts. Cette « action vidéo-sonore » totalement immersive invite sur scène le comédien octogénaire et monstre sacré des planches Serge Merlin qui incarne pour la première fois le personnage mythique d’Hamlet. Auteur, compositeur et metteur en scène du spectacle, Wilfried Wendling a procédé à une réécriture de l’œuvre théâtrale, ne conservant du texte foisonnant de Shakespeare que quelques monologues qui seront dits à voix nue par le comédien, dans le grain sombre de son registre caverneux et le débit lent et morne qu’a souhaité notre concepteur. À travers le personnage d’Hamlet, pris au piège de sa propre folie, et celui d’Ubik, dans le célèbre roman de science-fiction de Philippe K. Dick, Wendling entend explorer l’espace mouvant, indéfini et trouble entre l’être et le fantôme, la réalité et la fantasmagorie, la réflexion et la déraison.

Pour ce faire, il a demandé au regretté , dont c’est ici la dernière contribution, de le seconder dans l’élaboration de la partie électroacoustique. Au designer et artiste lumière Milosh Luczynski revient la tâche de jouer avec l’espace du Carré et les différentes strates spatio-temporelles qu’autorisent les artifices de la vidéo en temps réel (surimpression, zoom, démultiplication du personnage sur scène, trompe l’œil, image en 3D …). L’installation high-tech réunit dix projecteurs-vidéo, un ensemble de haut-parleurs fixés sur le pourtour de la salle et la présence d’un robot sur scène contribuant au bon déroulement du spectacle tiré au cordeau.

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C’est d’emblée la manière abrupte, obsessionnelle et frontale de qui saisit l’auditeur dans un début chaotique et fort en décibels où l’image instable sur grand écran ajoute au trouble et à l’inconfort dans lequel l’auditeur est plongé. La vidéo projetée sur tous les murs de la salle et le son toujours très réverbéré nous font vite perdre nos repères, embarqués dans cette aventure étrange « d’ubiquité » que Wendling appelle de ses vœux. Défilent sur l’écran des textes, archives, extraits de films répétant à l’infini la pièce de Shakespeare qui se joue dans la tête multiple du personnage resté jusqu’à présent dans le noir. « Silence ! » réclame-t-il au terme de ce prologue musclé et avant son premier monologue (« Je ne connais pas les semblants ») où il répond à la voix off, mystérieuse et sensuelle, d’une Ophélie lointaine (Valérie Philippin). Les quatre « solos », aussi intenses qu’incontournables (le célèbre « To be or not to be » traduit en français) engendrent des instants de théâtre pur et viennent ponctuer, dans un univers silencieux, les diverses séquences de ce drame à haut voltage. Le dernier monologue creusant une fois encore la réflexion métaphysique s’accompagne d’un trompe l’œil saisissant où c’est l’ombre, agrandissant la stature de Serge Merlin, qui semble s’adresser à nous. Autant de métaphores et artifices pour traiter du renversement des réalités à travers cette « mise en abyme hamlétique » selon les termes de Wendling, à laquelle Serge Merlin, très impressionnant, confère tout à la fois la dimension hiératique et l’humanité profonde.

Regarde ici-bas

Le lendemain, c’est le de qui investit la grande salle du Grenat pour un concert croisant les univers de Jean-Sébastien Bach et . Comme il l’a fait avec la musique d’Hildegarde von Bingen (Gemme) ou celle de Monteverdi (Combattimenti II), Zad Moultaka s’est rapproché de l’univers de Jean-Sébastien Bach dans Regarde ici-bas, en empruntant le texte de ses psaumes pour y faire entendre sa propre voi(e)x. Autour de cette création mondiale pour chœur mixte a cappella, deux pièces du compositeur franco-libanais répondent à deux motets du Cantor de Leipzig.

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S’il aime tisser des liens avec le passé, Zad Moultaka n’en affirme pas moins son engagement « ici-bas », face au conflit du Proche et du Moyen-Orient dont il dénonce dans toute sa création l’horreur et la violence. Dans Non, œuvre mixte qui débute le concert dans le noir, ce sont les impacts de balles et les explosions des bombes qui nous parviennent du seul haut-parleur placé à côté du set de percussions. Quant au percussionniste (Claudio Bettinelli), il apparaît face au public, tournant le dos à ses instruments qu’il percute en renversant le geste : position de résistance ou de prisonnier, dont on a entravé la liberté des bras qui vont, pour finir, s’agiter dans le vide. L’œuvre saisissante est écrite en hommage à Samir Kassir, un des leaders de la Révolution du Cèdre, assassiné en 2005. Œuvre mixte toujours et non moins revendicatrice, I had a dream superpose deux strates sonores : celle du support électroacoustique donnant à entendre le célèbre discours du révérend Martin Luther King, cinq ans avant son assassinat, et celle du chœur répercutant les plaintes des habitants de la Nouvelle-Orléans inondée en 2005. Claquant des doigts et tapant du pied, les chanteurs sont alors soutenus par la grosse caisse, instrument du rituel moultakien conférant à cet espace hétérophonique et tendu une force incantatoire. C’est une dimension qui s’entend dans le tutti final de Regarde ici-bas, sorte de « motet de terre » à seize voix donné en première mondiale. L’œuvre est chantée dans la langue du Cantor de Leipzig et sur les paroles d’une de ses Cantates mais s’éloigne radicalement de ses objectifs. Parce que Zad Moultaka détourne la prosodie, éloigne le sens, préférant la scansion et le jeu des rebonds (sa manière d’ornementation virtuose) sur les syllabes des mots avec lesquels il joue. Une façon bien à lui de louvoyer entre le sublime et le trivial et d’ancrer la parole divine dans le quotidien. La page chorale qui referme la partition n’en ramène pas moins à une verticalité fervente et célébrante.

Sous le geste économe et sensible de , le est exemplaire, par la qualité de ses voix et sa réactivité face à chaque configuration sonore. Les deux motets de Bach qu’ils chantent en alternance ne sauraient nous démentir. Le motet BWV 225, Singet dem Herrn ein neues Lied (Chantons au Seigneur une œuvre nouvelle), l’une des pages chorales les plus exigeantes du Cantor, est donnée par deux quatuors vocaux qui se font face, soutenus par l’orgue positif et deux basses d’archet. La vaillance des voix, l’énergie qui sourd de chaque pupitre et la clarté de l’articulation sidèrent. Certes un rien éprouvés par la création de Moultaka, ils terminent par le motet BWV 230 Lobet den Herrn (Louez le Seigneur) dans l’espace serein et lumineux d’une partition dont ils reprendront en bis le fougueux Alleluia.

Crédits photographiques : Serge Merlin © Théâtre de l’Archipel ; Zad Moultaka © Jean-Baptiste Millot

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