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Avec le Duc d’Albe de Donizetti, Gand chante en français

La Scène, Opéra, Opéras

Gand. Opera Vlaanderen. 25-XI-2017. Gaetano Donizetti (1797-1848) / Giorgio Battistelli (né en 1953) : Le Duc d’Albe, grand opéra en quatre actes sur un livret d’Eugène Scribe et Charles Duveyrier. Mise en scène : Carlos Wagner. Décors : Alfons Flores. Costumes : A.F. Vandevorst. Lumières : Fabrice Kebour. Avec : Ania Jeruc, Hélène d’Egmont ; Enea Scala, Henri de Bruges ; Kartal Karagedik, le Duc d’Albe ; David Shipley, Sandoval ; Markus Suihkonen, Daniel ; Denzil Delaere, Carlos et Balbuena ; Stephan Adriaens, un tavernier. Koor Opera Vlaanderen (chef de chœur : Jan Schweiger). Symfonisch Orkest Opera Vlaanderen, direction : Andriy Yurkevych.

Albe_2Pour tout amateur de bel canto ou de grand opéra français à la recherche d’ouvrages sortant des sentiers battus, l’Opera Vlaanderen a reprogrammé Le duc d’Albe de Donizetti en langue originale. Sa création mondiale avait été proposée par cette même institution flamande en 2012, soit plus de 170 ans après la commande de l’Opéra de Paris pour laquelle Donizetti avait commencé à composer cet opéra.

Les opéras posthumes ne sont pas si exceptionnels dans l’histoire de l’opéra, mais ne devraient-ils pas encore plus interpeller l’auditeur ? Découverte d’une version originale d’une partition d’un grand nom de l’art lyrique tout d’abord : explorer un opéra de Donizetti en tant que spectateur du XXIe siècle, c’est quand même quelque chose ! Appréciation ensuite de l’initiative hardie d’un autre musicien pour finaliser une œuvre incomplète, donc oubliée, afin de présenter au public un spectacle achevé : pari risqué, mais parfois payant. Le compositeur , connu notamment pour son Richard III dont la création mondiale avait eu lieu dans cette même ville, s’inscrit dans une démarche identique à celle de Luciano Berio avec Turandot : achever l’ouvrage par une approche toute personnelle, et non par un pastiche. Et alors que le troisième acte fait ressurgir les lignes mélodiques du compositeur de Lucia tout comme les orchestrations de l’ancien élève de Donizetti, Matteo Salvi, le quatrième acte révèle un langage musical définitivement propre au compositeur contemporain, la musique renaissant de la tension dialectique entre les exigences de la structure formelle et celles de l’intuition musicale. Un opéra dans un opéra : constat qui peut dérouter certains, mais qui permet aussi de retrouver la puissance du sens dramatique de Battistelli, notamment lors du sublime chœur final.

Chœur sans tête (dans le saisissant tableau final, grâce aux costumes particulièrement aboutis de Vandevorst), mais indéniablement avec de la voix ! Voilà comment résumer la prestation du qui assume avec une conviction bien palpable des ensembles spectaculaires et très développés : la force des soldats espagnols (Espagne !… Ô mon pays !… Je bois à toi !) répond à l’aigreur des Flamands (Maudite soit l’Espagne et maudit soit son roi !), la faiblesse du chœur du peuple s’enchaîne à la vigueur des ouvriers rebelles, et tout cela dans un français impeccable. L’efficacité de la direction d’ vaut au une contribution honorable, qui pourtant ne marque pas les esprits. Reste qu’il faut féliciter la phalange d’avoir su passer d’un style à l’autre en un entracte.

Et même si la mise en scène de ne fait pas preuve d’une grande originalité (grâce à des nacelles amovibles, les oppresseurs surplombent les opprimés qui évoluent au milieu des cadavres d’un énième massacre commandité par le duc d’Albe), elle ne manque pas de spectaculaire et de tableaux marquants, mis en valeur par les éclairages glaciaux de  : une madone entourée d’ombres inquiétantes qui explosent en mille morceaux, justification religieuse employée par de nombreux tyrans au fil des siècles – encore plus vrai aujourd’hui ! – ; la nudité aigre des victimes du terrifiant duc gisant sur le sol ; les statues géantes de soldats savamment positionnées pour marquer avec plus ou moins de force la symbolique de l’oppression ; les ouvriers et leurs pelles qui font voltiger le sable tel un douloureux ballet mécanique ; un peuple sorti de l’ombre à plusieurs reprises, dont la dernière apparition expose l’ensemble de ses membres décapités… Superbe spectacle qui ne manque pas de noirceur ni de mordant, à l’image des sublimes costumes portés par avec cuissardes à talons et tatouages à outrance.

Albe_1Dans le rôle-titre, le baryton dote son personnage d’une belle ampleur vocale qui rend justice à la puissance que le tyran doit dégager. Ce n’est pas pour cela que l’artiste ne se permet pas d’offrir de subtils pianissimi alors que par ailleurs, le français lui fait généralement défaut. Sa musicalité ne lui donne pourtant pas l’occasion de sublimer toutes les failles du héros lorsque celui-ci découvre un fils qu’il n’a jamais connu, le manque d’humanité du duc d’Albe perdurant tout au long du drame.

Cela n’empêche pas que la scène entre Henri et son père soit l’une des scènes les plus marquantes de la soirée, celle-ci étant dotée de l’atout majeur de cette distribution en la personne d’. Il est vrai que le ténor évolue dans son répertoire de prédilection, l’écriture du ténor donizettien étant parfaitement adaptée à sa voix et à son talent théâtral, comme nous l’avions déjà remarqué à Lyon il y a quelques mois. La séduction naturelle du timbre se déploie sans aucune limite, imposant par une voix large et toujours mélodieuse, une vaillance n’excluant jamais les intentions. Parfait belcantiste, l’émission est claire, le français excellent, et le souffle parfaitement calibré. À ses côtés, la soprano paraît un brin fade, avec un timbre un peu léger qui ne reflète pas vraiment les ardeurs passionnelles de l’audacieuse Hélène.

Une mise en scène spectaculaire et d’une noirceur bien à propos, un chœur sans tête mais avec de la voix, un excellent idéal dans ce répertoire, un ouvrage en français qui reste une originalité : il y avait de quoi se mettre sous la dent à Gand !

Crédits photographiques : © Annemie Augustijns

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