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Le dramatisme de Pierre Cochereau en improvisations à ND de Paris

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Pierre Cochereau (1924-1984) : Deux improvisations en forme de suites : Six versets sur des textes bibliques de Noël, Dix versets sur les quatre antiennes de la Vierge. 1 CD FY & Solstice. Enregistrements Live sur le grand orgue de la cathédrale Notre-Dame de Paris pour la veillée de la messe de minuit le 24 décembre 1983 et lors du récital du 15 août 1977. Livret en français et en anglais. Durée totale : 74′ 57″

 

cochereau_suites_solsticeOn croyait tout connaître de l’art de au travers de ses nombreux disques. Le présent album démontre le contraire, et apporte une pierre supplémentaire au grand édifice sonore de l’un des plus grands maîtres de l’orgue du XXe siècle.

La parution d’un nouveau disque issu des monumentales archives sonores du label Solstice est toujours un évènement, tant peut encore nous surprendre par d’inédites improvisations aux ambiances à chaque fois renouvelées. Un style commun est certes présent, mais le discours est repensé en fonction des périodes et des circonstances. Imaginons la veillée de Noël, le 24 décembre, dans la nef de Notre-Dame de Paris où se presse un public nombreux. Chaque année, avant la messe de minuit, offrait en introduction un récital composé de pièces écrites, et complété par des improvisations très attendues. Habituellement, à ce moment-là, l’ambiance était à la fête, et participait pleinement à cette joyeuse exubérance. Curieusement, ce que l’on entend lors de ce Noël 1983 est tout autre : il choisit d’improviser six versets sur des textes bibliques de Noël, dont le premier au titre révélateur, Les temps sont accomplis, campe un décor des plus sombres. Sur des jeux de fonds qui se cherchent avec les anches du récit boite fermée, Pierre Cochereau construit peu à peu une ambiance qui peine à éclater et affirmer la fête. Le crescendo arrive enfin pour entonner une marche des rois sur le tutti de l’orgue.

Avec le recul, on se rend compte que ce fut son dernier Noël à Notre-Dame de Pierre Cochereau. Était-ce prémonitoire ? Il est vrai que la fin de la vie de cet artiste fut douloureuse à plusieurs titres et que cela se ressent pleinement dans sa musique. Le deuxième verset, L’annonce des anges, est par exemple une improvisation avant-gardiste, inhabituelle chez cet artiste. On en trouve de rares exemples avec Aléatoire dans le présent CD et dans son album « L’art de l’improvisation » avec Formule libre. Ici, il abandonne toute tonalité, toute rythmique, pour s’évader déjà très loin, au comble du déchirement. Cela montre qu’il était capable d’abandonner ce style symphonique qui le caractérisait tant pour chercher d’autres routes. Les autres versets restent dans la même veine, d’un dramatisme omniprésent, même si le tout dernier, Entre les deux bras de Marie, apporte quelque apaisement.

Autre époque, autre musique, autres ambiances… Une deuxième série d’improvisations constituée de dix versets, cette fois-ci captés lors de la fête du 15 août 1977, propose d’autres expériences. Ici, la circonstance de la fête de Marie amène l’organiste à prendre des thèmes d’improvisations auprès des quatre antiennes de L’Assomption. L’un d’entre eux lui tient plus particulièrement à cœur : le Regina Cœli qu’il va utiliser à plusieurs reprises. Sans doute s’était-il souvenu que son lointain prédécesseur à cette tribune prestigieuse, Charles Racquet, avait au début du XVIIe siècle composé une célèbre fantaisie sur cette hymne mariale. Le ton général de cette série d’improvisations est plus enjoué, on y respire davantage, et le maître sait bien « se lâcher » à plusieurs reprises, pour le plus grand bonheur de son auditoire. Il utilise ses formes habituelles : le scherzo, la fanfare, la fugue, le final, et aussi des versets basés sur des registrations particulières de l’orgue : cornets, fonds, trio… Pour autant, le sommet de ces dix pièces se trouve au numéro 4, qui est une fugue sur le fameux Regina Cœli. Improviser une fugue de telle manière tient du miracle et révèle combien l’art de Cochereau pouvait tout renverser sur son passage. Il nous tient en haleine en construisant peu à peu un grand crescendo étourdissant et explosif, d’écriture classique, qui finit par s’évaporer magiquement dans le brouillard des jeux de fonds de Cavaillé-Coll.

On retrouve, tout au long de l’album, l’ambiance habituelle des concerts à Notre-Dame à l’époque, avec les pas des fidèles et des touristes, les petits cris de bébés que l’on repère ici ou là comme des leitmotiv. On peut se rendre compte aussi de l’état de l’orgue, pas toujours très en forme, et pour lequel l’artiste s’était battu tout au long de ses longues années de présence à cette tribune. On ne remerciera jamais assez François et Yvette Carbou de nous offrir ces moments uniques, religieusement captés de 1968 à 1984. Une mention particulière aussi pour le texte de pochette de Michel Roubinet, passionnant et très documenté.

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