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Quatre Visages du Temps, un concerto pour orgue d’Escaich à Paris

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philharmonie – Grande salle Pierre Boulez. 26-XI-2017. Maurice Ravel (1875-1937) : Pavane pour une infante défunte ; Thierry Escaich (né en 1965) : Concerto pour orgue et orchestre n°3 « Quatre Visages du Temps » (création européenne) ; Gabriel Fauré (1845-1924) : Pavane op. 50 ; Maurice Duruflé (1902-1986) : Requiem op. 9. Virginie Verrez, mezzo-soprano ; Nikolay Borchev, baryton ; Thierry Escaich, orgue ; Chœur Spirito, Jeune Chœur Symphonique (chef de chœur : Nicole Corti) ; Orchestre National de Lyon, direction : Leonard Slatkin.

escaich et . Deux hommes qui se sont succédé à la tribune de l’orgue de l’église Saint-Étienne du Mont à Paris. Mais c’est dans la Grande Salle de la Philharmonie que résonne aujourd’hui leur musique : une création européenne très attendue du premier (Concerto pour orgue n°3 « Quatre Visages du Temps » défendu par le compositeur lui-même aux claviers), et le célèbre Requiem du second, page mythique de la musique française du XXe siècle.

Le concert s’ouvre par la brève Pavane pour une infante défunte de (1902, orchestrée en 1910), page sublime s’il en est, mais dont la candeur et la délicatesse se trouvent rendues ici de façon trop maniérée par le chef , qui étire le tempo de manière un tantinet larmoyante. Ceci sans gâter toutefois l’homogénéité de l’ et le satin de son cor solo.

Créé au Japon en juillet dernier, commande de l’Orchestra Ensemble Kanazawa, de l’ et de l’American Guild of Organists, le Concerto pour orgue n°3 de arrive à point nommé dans une production en plein renouvellement. Les deux concertos précédents datant respectivement de 1995 et 2006, cette nouvelle pierre se distingue par une forme symphonique en quatre sections, revisitant tour à tour des « moments » de l’histoire de la Musique, ce qui vaut à cette nouvelle œuvre son sous-titre de Quatre Visages du Temps. Le premier moment, Source, s’ouvre sur une légère pulsation de vibraphone dont les tintements se mêlent aux arpèges doux et flûtés de l’orgue, se glissant ainsi dans une tissu orchestral d’une délicieuse volupté modale. S’ensuivent dans cette « source » liminaire de plus vives péripéties, avec des thèmes baroques qui surgissent (comme dans le Concerto pour violon de 2009), ou encore, des mélodies de chorals brisés. L’œuvre se poursuit avec une deuxième section vive intitulée Masques, scherzo où la légèreté toute mendelssohnienne de fusées et autres fileuses dialoguent avec des marches qui, elles, tiennent plutôt de l’esprit de Vivaldi (sans la lettre). Ici, l’orgue entre tantôt dans la danse, tantôt il s’oppose à elle par d’amples tenues aux sonorités électriques. La Romance qui suit procède comme le mouvement lent du Concerto pour orgue n°1, à savoir, par une lente progression vers un climax intense et tout « escaichien » (mur de cordes dans l’aigu, harmonies tendues, cuivres perçants). Une mélodie à la Offenbach sert de générateur à ce lent développement plein de noirceur, où le matériau musical se trouve abruptement plus abstrait. Une cadence virtuose aux allures improvisées fait la jonction avec le dernier moment de l’œuvre, Après la nuit. Dans le début de cette dernière partie, la musique se fait presque nue, opposée à la soie du premier moment dont on reconnaît les restes du matériau, déformés ici en de glaciales réverbérations (vibraphone joué à l’archet). Arrive progressivement ce qui est la véritable matière de ce finale, une danse pulsée aux basses marquées (l’influence de la musique de Guillaume Connesson ?), jouant encore par moment sur des morphings orchestraux faisant apparaître des bribes de chorals. En somme, une œuvre riche, dense et développée (une bonne demi-heure d’exécution), où l’orgue se fait à la fois instrument d’orchestre et soliste à part entière, dans des passages qui rappellent l’improvisation et son jaillissement. En bis, c’est justement une improvisation que propose Escaich, en forme de « sortie de messe » délurée sur le thème de la Pavane de Ravel, typique de son propre univers (rythmes asynchrones, registrations orchestrales riches en « mutations »).

Après l’entracte, c’est à la Pavane du Maître Fauré de répondre à celle de son élève Ravel ; elle est donnée dans sa version pour chœur et orchestre, rare en concert.

Créé en 1947, le Requiem op. 9 de est une œuvre-somme, qui s’intègre parfaitement comme conclusion de ce concert aux couleurs modales et chatoyantes. Ayant la particularité d’utiliser de véritables mélodies de chant grégorien (contrairement à Fauré qui, dans son propre Requiem, faisait « comme si »), l’œuvre de Duruflé est aujourd’hui servie par une honnête interprétation de l’Orchestre national de Lyon et leur directeur musical . L’ensemble est animé par de beaux changements d’atmosphères (renforcés par l’acoustique de la salle), notamment lorsque l’orgue (tenu par Thierry Escaich, toujours) rejoint l’ensemble. On notera toutefois un chœur Spirito aux voix un peu lourdes à notre goût pour rendre toute justice à la transparence et à l’élégance diaphane de certains passages (Introït, Sanctus). Le baryton remplaçant au pied levé Ludovic Tézier s’assure une belle assise pleine d’assurance dans l’Hostias, tandis que , remplaçant elle aussi à la dernière minute Christianne Stotijn, souffre d’un Pie Jesu peu adapté à sa tessiture tendant vers le soprano lyrique.

Crédits photographiques : Thierry Escaich © Guy Vivien

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