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Fazil Say audacieux et pudique dans quinze nocturnes de Chopin

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Frédéric Chopin (1810-1849) : Quinze nocturnes : op. 9 n° 1 à 3, op. 15 n° 1 à 3, op. 27 n° 2, op. 32 n° 1, op. 37 n° 1, op. 48 n° 1 et 2, op. 55 n° 1, Trois nocturnes op. posthume (numérotés de 19 à 21). Fazil Say, piano. 1 CD Warner. Enregistré en mars 2016 en la grande salle du Mozarteum de Salzbourg. Textes de présentation de Jed Distler en anglais, français et allemand. Durée : 69’20.

 

chopin fazil SayAprès une intégrale des sonates pour piano de Mozart, contestée mais passionnante, pour le même éditeur Warner et publiée l’an dernier, nous revient en solo pour une sélection de nocturnes de Chopin. Une interprétation dont il assume les partis-pris avec une rayonnante insolence, une réflexion pointue et une désarmante sincérité.

Choisir, c’est renoncer. Plutôt que de couvrir l’intégrale des vingt et un nocturnes (ou même des dix-huit publiés du vivant de Chopin), s’est imposé un parcours éditorialement chronologique tout personnel : les puristes pourront regretter l’oubli du second volet de l’opus 55 ou des deux ultimes et sépulcrales étapes de l’opus 62, celles de la « mystérieuse apothéose » célébrée par Maurice Ravel, au profit de pages posthumes (mais de prime jeunesse) moins significatives (à l’exception du vingtième en ut dièse mineur, si proche du final du deuxième concerto).

Le pianiste turc se refuse à couler ces nocturnes dans un moule unique et interchangeable. Sans doute est-on loin ici d’autres visions, plus univoques ou uniformes dans leur globalité, apollinienne selon Pollini (DG), marmoréenne selon Arrau (Philips-Decca), presque trop classique selon Magaloff (Philips-Decca), voire carrément soporifique selon Barenboïm (DG).

Dès le premier nocturne en si bémol mineur de l’opus 9, l’on est frappé par l’allant et la fluidité du tempo (d’autres, tel Nelson Freire – Decca – y allaient déjà aussi franchement) et par le balancement rythmique évoquant irrésistiblement une barcarolle avortée. Certes la main gauche a sans doute perdu un peu de son incisivité et campe ici un sfumato rêveur moins articulé qu’ailleurs. Le retour au texte dans toute sa verdeur et son intégrité est doublé d’une approche résolument moderne et d’une invention de tous les instants, certes parfois un peu envahissante. D’autres surprises sont au rendez-vous : le célébrissime opus 9 n° 2 est plus lento qu’andante, avec ce léger décalage peu orthodoxe dans les appogiatures et ornements de la main droite ; l’opus 15 n° 2 (noté pourtant larghetto) est expédié en moins de trois minutes de manière déliée et nonchalante, parfois brouillonne ; ou encore, l’opus 27 n° 2, très « belcantiste » d’approche, est quelque peu altéré par un petit excès de précipitation. Mais, par exemple, lopus 9 n° 3, qui se traîne si souvent ailleurs, devient un véritable allegretto, dont la section liminaire assez haletante prépare le climax presque impitoyable, noté agitato, de la partie centrale.

Magnifiquement capté par les micros de Jean-Martial Gollaz, lesquels ne nous épargnent pas çà et là les chantonnements de l’artiste, le piano de Fazil Say révèle aussi une grande variété de nuances et de couleurs. Le forte n’est utilisé qu’avec une parcimonie insigne (par exemple, dans la section centrale du quasi funèbre opus 48 n° 1), alors que la démarche se veut souvent ailleurs plus confidentielle et aérienne. L’opus 15 n° 3 touche ainsi au sublime par ses sonorités impalpables, son cheminement harmonique subtil, ou son extatique économie mélodique admirablement rendue au gré de ses hésitations.

N’est point ici reniée la dette avérée envers le classicisme de John Field, créateur du genre nocturne (opus 32 n° 1), ou envers l’épanchement opératique (idem, ou opus 15 n° 1), le tout revu par le prisme déformant la personnalité écrasante, malgré sa subtilité, de . Mais c’est bien dans les pages de maturité que l’on retrouve un Fazil Say au sommet de son art, avec une expressivité très pudique et infinitésimalement dosée (l’opus 37 n° 1 avec son immatériel choral central, l’opus 48 n° 2, l’opus 55 n° 1), ouvertures tant à d’insondables gouffres psychologiques autant qu’à d’infinies perspectives musicales. L’on songe par moment et par-delà les générations, au devenir du genre et, par exemple, aux premiers nocturnes de Gabriel Fauré.

En conclusion, un disque certes inégal, voire contestable, mais parfois irrésistible, dont les moments élus font oublier quelques pages moins réussies ou quelques dérapages moins contrôlés. Sans doute par son audace et son franc-parler, ce Chopin sensible et vivant sera assez clivant. L’on adulera ou l’on rejettera. Personnellement, nous comprenons toute l’acuité de la démarche, dans sa sincérité et son actualité. Les mélomanes plus frileux resteront fidèles, par exemple, pour une intégrale, à Maria-Joao Pires (DG), Elisabeth Leonskaya (Warner-apex) ou Nelson Freire (Decca), déjà cité. Mais à notre sens, l’expérience, décapante et par moment sublime, tentée par Fazil Say, vaut bien plus qu’un coup d’oreille distrait.

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