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Le NDT reconquiert Berlin

Le revient à Berlin après deux trop longues années d’absence ! , directeur de la compagnie depuis 2011, souligne lui-même l’importance « d’offrir aux Berlinois un tout autre genre de danse contemporaine, que l’on voit clairement peu dans la capitale de la danse conceptuelle, bercée par la Freie Szene et le festival ». C’est en effet très bien vu, dear Paul, tant cette première soirée fut excellemment éclectique à tous égards !

Le NDT n’est plus à présenter. À son répertoire, plus de 600 pièces de maîtres, tels Jirí Kylián (le père fondateur), (l’orfèvre musical), Sol León et (le duo créateur désormais à la tête du NDT) ainsi que de chorégraphes associés, tels , Hofesh Schechter ou Marco Goecke. Une compagnie des plus prolifiques, dont le génie créatif de ses chorégraphes n’a d’égal que la technicité aiguisée de ses danseurs. Indéniablement la formation la plus singulière au monde !

Au programme de cette première, quatre courtes pièces. Le rideau s’ouvre sur Woke up Blind créé en 2016 par Marco Goecke. Le chorégraphe allemand, certainement l’un des plus en vogue à l’heure actuelle, a l’habitude de travailler avec le NDT et de malaxer ces danseurs imprégnés jusqu’au bout des ongles de son vocabulaire épileptique, très marqué : jeux de lumière minimalistes mais innovants, mouvements agités et exigeants, focalisation exacerbée sur les bustes neutres et originels. Cinq danseurs et deux danseuses, asexués (et nappées, pour ces dames, de tuniques double-peau), se donnent la réplique, sortent et entrent en scène en dérapant. Les corps frétillent, s’ondulent et se contorsionnent en harmonie avec la lumière. Duos et solos s’enchaînent à un rythme effréné, entraînés par deux tubes de Jeff Buckley, You and I et The way young lovers do. On retiendra encore une fois la carrure du ténébreux Jorge Nozal, dont on avait déjà pu admirer le dos sculpté au couteau dans Thin Skin, présenté en 2015 à Berlin. Cette dernière pièce était alors rythmée par Patti Smith (petit bémol à noter quant à la redondance de choix musicaux…).

Aux confins de cette première pièce, The Statement (2016) de la Canadienne , LA chorégraphe phare du moment, est esthétiquement très différente mais d’une sobriété glaçante… et d’une précision inouïe !° Cette pièce n’est pas sans rappeler La Table verte, chef-d’œuvre chorégraphique de Kurt Jooss (1932) qui préfigure, tout en sarcasmes, la montée du nazisme et l’horreur de la guerre. Les politiciens de l’époque deviennent des hommes et femmes d’affaires, en pleine réunion houleuse. Le mouvement, articulé et désarticulé avec minutie, fusionne avec le propos, loquace à souhait : la chorégraphie se transforme en talk-show. Une radioscopie des relations rythmée par le scripte foisonnant de et les sons futuristes de Owen Belton. La lumière de Tom Visser vient également jouer un rôle primordial dans ces relations professionnelles tendues. Les danseur.se.s sont attirés par un abat-jour démesuré, centré au-dessus d’une immense table rectangulaire, qui monte et descend. Magnétisés par ce faisceau lumineux, ils tournoient autour, s’en échappent de temps à autre, mais leur destin est inéluctable. Le charismatique Roger Van der Poel, à la gestuelle follement incisive, finira ainsi par se faire absorber par la matrice. Une pièce d’une sensationnelle inventivité, poignante de réalisme.

Rappelant le cadre et le propos de Shoot the Moon de Sol León et Paul Lightfoot, The missing door de Gabriela Carrizo explore un éventail de courtes histoires personnelles au cours desquelles les corps et les âmes se délient et se relient, hantés par leurs propres peurs et désirs. Un huis clos qui s’éloigne un peu de la danse pour explorer la vie de divers protagonistes, leur solitude et leurs troubles. On retrouve l’ambiance oppressante des pièces de , ce collectif belge de « physical theatre », connu pour ses mises en scène denses et hyperréalistes. Et ce n’est pas un hasard car cette compagnie a été fondée en 2000 par deux anciens danseurs des d’, Franck Chartier et… Gabriela Carrizo ! Sept danseurs défilent sur un plateau aux murs tapissés de portes qui claquent et laissent entrer les courants d’air. Un univers légèrement décalé dans lequel les compteurs spatio-temporels semblent suspendus. Le comique de répétition prend le pas et le crime s’invite à la fête : la soubrette sautille comme une poupée quand l’homme à tout faire astique machinalement, tel un pantin, le sol. Cette communauté recluse évolue tel un disque rayé ou telle une bobine en avance-rapide. Très étrange et si humain à la fois. Entre série noire et séance de psy, The missing door donne parfois envie de rire, jusqu’au salut de Lydia Bustinduy, dont le cadavre, gisant à terre, trouvera toutefois la force de lever une main. Mention spéciale au duo Spencer Dickhaus/Meng-Ke Wu dans lequel cette dernière se montre impressionnante de laisser-aller !

Enfin, Safe as Houses (2001) de Sol León et Paul Lightfoot met en avant onze interprètes, trois en noir et huit en blanc, gravitant autour d’un mur blanc, qui tourne sur lui-même dans le sens des aiguilles d’une montre. Emmenée par la musique de de Jean-Sébastien Bach, la gestuelle s’écrit dans l’espace, entre fluidité des corps et portés enlevés. Le décor dicte le mouvement, dirige les corps qui évitent l’obstacle avec agilité. León et Lightfoot cisèlent des duos où les chairs s’enlacent, les muscles vibrent, entre ciel et terre. Le mouvement est doux mais gagne en intensité, sans jamais perdre en imagination. Les danseurs se calment, le mur s’arrête et la tapisserie calligraphiée tombe pour se focaliser sur une nouvelle matière : le duo de Marne van Opstal et Sarah Reynolds, que de grâce !

À ma droite était assis Johannes Öhman, le nouvel intendant du Staasballett de Berlin, qui prendra ses fonctions à la fin de la saison. Je lui souhaite vivement de s’inspirer du travail de Paul Lightfoot qui a su façonner avec brio une compagnie, conjuguant toujours au présent exigence, exception et évolution, et ce depuis bientôt 60 ans !

Crédits photographiques : © Rahi Rezvani