banclefsdor2017

Sciarrino, ou l’instant panique au Festival d’Automne

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Théâtre de la Ville Espace Pierre-Cardin. 27-XI-2017. Salvatore Sciarrino (né en 1947) : Siciliano, Lo Spazio inverso, Fauno che fischia a un merlo, Aspern Suite. Amandine Trenc, soprano. Ensemble L’Instant donné.

Salvatore SciarrinoÀ Paris, dans le cadre de la 46e édition du Festival d’automne, dédiée à la mémoire de Pierre Bergé, le Théâtre de la Ville Espace Pierre Cardin mettait l’Italien à l’honneur en lui consacrant tout un concert : un moment rare !

L’Espace Pierre Cardin est un douillet écrin qui convient parfaitement à cette réunion secrète autour d’un orfèvre du temps musical. Secrète à ce point que sa musique nous plonge en nous-mêmes, nous faisant nous promener dans le dédale des mémoires qui nous habitent, celle de notre civilisation et celle de notre histoire personnelle.

Siciliano, pour flûte et clavecin, date de 1975. C’est une danse, ou plutôt c’était : un palimpseste musical de quatre minutes, où la flûte () s’épanche en longues notes ne formant qu’un résidu de mélodie, tandis que le clavecin () tricote nerveusement et par à-coups ses grappes chromatiques et ses trilles. C’est, comme toujours chez ce compositeur, le mariage heureux entre deux temporalités complémentaires qui sont comme deux niveaux distincts de discours. Noces aussi de deux timbres merveilleusement complémentaires.

Dix années séparent ce premier morceau de Lo spazio inverso, pour flûte, clarinette, célesta, violon et violoncelle. Sept minutes durant, sur le tapis hésitant de la clarinette () jouant pianissimo le même son multiphonique, les autres instruments s’agrègent, séparément ou ensemble, comme l’alto et le violoncelle juchés sur leurs notes harmoniques. C’est tout un espace (spazio) mental ouvert et vibrant dans l’immobilité de l’instant qui oscille sur lui-même, sans volonté de développement. Un chaos organisé comme une suspension extatique.

Beaucoup plus évocateur est Fauno che fischia a un merlo (1980), pour flûte et harpe. Le faune, c’est la flûte, interprétant une mélopée sans âge qui tourne autour d’une quinte obsédante ; et le merle, la harpe, perchée sur les notes les plus aiguës. Le climat général évoque davantage un après-midi brûlant de maquis méditerranéen saturé d’odeurs de thym et de myrte que le tableau assez sombre d’Arnold Böcklin, Faune et merle (1863), auquel renvoie le titre de la pièce, et qui montre en effet un faune renversé sur un lit de feuilles sifflant à l’adresse d’un merle chantant sur sa branche.

Dans l’œuvre la plus longue de la soirée (45 minutes, soit la seconde partie du concert), Aspern Suite (1979), pour soprano, deux flûtes, percussions, clavecin, alto et violoncelle, est déjà présente toute l’esthétique de l’opéra Luci mie traditrici, écrit vingt ans plus tard. Il y a la voix, bien sûr, que ce soit dans une diction simple, les vocalises brusquées ou une véritable canzonetta (Amandine Trenc est très à l’aise dans ce véritable tour de force), les « crispations » des cordes, les grands coups de souffle dans les flûtes (remarquables également de précision et d’expressivité, Sabine Raynaud et ), les micro-variations ou les grands sauts aux extrêmes de l’ambitus, les arrêts brusques sur silences complets, sans oublier le mariage de l’ancien et du moderne. En effet, cette pièce très dramatique est tendue entre deux univers : celui d’ avec son roman Les Papiers d’Aspern et, plus discrètement, celui de Mozart, l’Allemand qui composait sur des textes italiens. L’envoûtement qui opère chez Sciarrino est le résultat, unique aujourd’hui, de l’union parfaite entre musique et poésie. Huit mouvements donc, ayant pour toile de fond psychologique une réflexion sur le temps, celui qui a passé surtout, avec ses désirs suspendus et une certaine mélancolie (), mais aussi la jeunesse qui perce encore à travers le naturel d’une simple chanson confiante et ancrée dans la tradition populaire (Mozart).

Ce magnifique livre d’enluminures s’est définitivement refermé sur les applaudissements chaleureux sans être trop démonstratifs d’un parterre de mélomanes qui auraient peut-être préféré partager le silence si cher au grand Salvatore.

Crédit photographique  : © Opus 64

tous les dossiers(1)

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.