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Les Variations Goldberg selon la pianiste Beatrice Rana

32586-275-beatrice_rana_neda_navaee_resizedDepuis son deuxième prix au prestigieux concours en 2013, est devenue à 24 ans l’une des pianistes les plus en vue de sa génération. L’année 2017 a été marquée par son disque consacré au monument pianistique de Bach, les Variations Goldberg. ResMusica évoque avec elle sa relation avec cette œuvre ainsi que ses projets à venir.

« Vous devez vraiment être honnête envers la partition lorsque vous jouez du Bach. Vous ne pouvez pas ajouter beaucoup de vous-même. »

ResMusica : Votre cheminement personnel avec la musique de Bach a commencé lorsque vous étiez très jeune. Qu’est-ce qui le rend si spécial pour vous ?

: Je ne peux pas expliquer pourquoi c’est si spécial parce que j’ai l’impression que je suis chez moi quand je joue Bach. C’est probablement parce que je joue beaucoup sa musique depuis toute jeune. Probablement aussi parce que j’aime beaucoup son écriture, le style « mathématique » en contrepoint dans laquelle je me sens tellement à l’aise. Quand je parle à des pianistes, ils ont parfois très peur de le jouer alors qu’ils n’ont pas d’appréhension particulière pour d’autres compositeurs. Pour ma part, j’appréhende de jouer d’autres compositeurs mais avec Bach, j’ai toujours eu une certaine relation intime. Bien sûr, j’ai besoin de beaucoup de concentration pour interpréter ses œuvres. Vous devez vraiment être honnête envers la partition lorsque vous le jouez. Vous ne pouvez pas ajouter beaucoup de vous-même. Vous pouvez, mais vous devez toujours être sincère dans votre approche de sa musique. C’est peut-être ce que j’aime le plus.

RM : À propos des Goldberg que vous jouez et que vous avez récemment enregistrées, où les placeriez-vous dans votre répertoire ?

BR : C’est une œuvre très personnelle. Je voulais les jouer depuis longtemps parce que j’ai commencé à les étudier quand j’avais dix ans. Cela fait donc presque quatorze ans que la partition est sur mon piano. Bien sûr, je ne les ai pas étudiées tous les jours pendant ces quatorze années mais j’ai toujours eu l’idée de les jouer en concert. À quinze ou seize ans, j’avais essayé mais je ne me suis pas du tout sentie prête. Je suis revenue à cette idée il y a trois ans et je me suis dit que peut-être, c’était le bon moment pour le faire. Mais d’abord, je voulais jouer d’autres pièces de Bach en public. J’ai donc fait des partitas et puis ensuite, j’ai commencé à travailler les Goldberg.

RM : Comment l’avez-vous abordé ? Cela peut être fait de différentes façons comme on le sait…

BR : Oui, c’est le problème ! Pour chaque pièce, j’essaie à chaque fois de tout lire et de comprendre la structure. C’est si difficile avec les Goldberg car c’est une œuvre si longue et chaque pièce est tellement difficile en elle-même. Vous ne pouvez pas avoir la vision complète immédiatement. Vous avez besoin de temps. Tout d’abord, j’ai essayé de lire toutes les variations, de résoudre les problèmes pour les plus difficiles. Puis, j’essaie de travailler sur des sections. Je ne sais pas comment je l’ai fait parce que maintenant que je les joue sur scène, je réalise combien il est difficile de juste les comprendre. Bien sûr, j’essaie toujours de chercher l’architecture complète et de ne pas me concentrer sur une seule variation.

« C’est l’une des pièces les plus exigeantes pour moi en tant que pianiste. »

RM : Depuis que vous êtes en tournée avec ces variations, y a t-il des aspects de la partition que vous ressentez de façon différente?

BR : Il y en a tellement ! Il m’arrive de les jouer de façon complètement différente par rapport à d’habitude. Cela vient comme ça, je ne sais même pas pourquoi. Je ne prévois pas cela. Parfois, cela arrive quand l’interprétation est en public parce que je suis vraiment dans l’esprit du concert, alors je ressens que cela devrait être différent. Bien sûr, une interprétation n’est pas figée. C’est ce qui est si difficile lorsque vous devez enregistrer un tel morceau, car à ce moment-là, tous vos choix sont bons. Vous travaillez tellement pour le faire parfaitement, mais ensuite, vous changez d’idée. C’est très frustrant ! Ensuite, vous écoutez l’enregistrement et vous pensez : « oh non, ce n’est plus moi-même ». C’est toujours le problème de l’enregistrement. Mais bien sûr, j’essaie d’avoir une vision très stable de l’œuvre dans sa globalité. Il y a des piliers qui ont besoin d’être là et qui ne peuvent pas bouger. Mais entre les deux, il y a tellement de choses qui peuvent être faites. De toute façon, chaque changement est pour un meilleur flux de l’interprétation. Ce n’est pas pour le rendre différent. Parfois avec Bach, je ressens personnellement qu’il y a toujours ce genre de préjugé envers sa musique. C’est comme si vous ne pouviez pas la toucher parce qu’elle est si parfaite et si divine… Ce qui est vrai. Je ne dis pas que ce n’est pas le cas mais en même temps, il faut penser que Bach était également une personne avec vingt enfants, deux femmes, des problèmes avec son patron comme une personne normale. Vous pouvez trouver beaucoup d’humanité dans son œuvre. Si parfois, vous le ressentez différemment, ce n’est pas une honte. Il était aussi un être humain.

RM : Avez-vous été tentée à un moment donné, de faire un enregistrement live afin d’éviter toutes les coupures pendant le processus d’enregistrement?

BR : Je l’ai fait pour la radio et la télévision et j’en étais parfois complètement effrayée. En même temps, je pensais que cela serait plus agréable et plus facile de le faire en live parce que lorsque vous devez rester en studio d’enregistrement pendant sept heures et jouer sans cesse cette musique, vous êtes à la fin vraiment épuisé car elle demande beaucoup de concentration. Cela ne dure pas un jour mais trois. Je me souviens qu’à la fin du troisième jour, il ne me restait plus aucune énergie mais c’est vrai que cela est habituel pour les enregistrements. J’avais eu le même sentiment à la fin de Tchaïkovski et Prokofiev. Après cela, j’ai décidé qu’après chaque enregistrement, je ne jouerai pas pendant les deux semaines qui suivent. L’enregistrement en live pourrait peut-être aider à ce niveau-là.

Warner-Goldberg-1080x675RM : Garder toute la structure, toute l’unité, dans une si longue pièce est délicat, surtout si vous voulez suivre ce chemin qui vous mène tout droit jusqu’au dernier Aria – et avec entre les deux toute une « vie » avec ses expériences. Comment gérez-vous cet aspect-là lors du processus d’enregistrement?

BR : Oh, oui, c’est le plus difficile ! Il m’arrive de donner cet exemple parce que parfois les gens ne sont pas très familiarisés avec la musique comme avec l’Aria au début. Si je vous montre une photo d’un de mes amis que vous ne connaissez pas, vous la regardez et vous allez dire qu’elle est belle. Ensuite, vous rencontrez cette personne, vous passez plusieurs jours avec elle. Vous pouvez rire, pleurer et vous amuser ensemble… Après cela, une fois qu’elle est partie, vous regardez à nouveau cette même photo, vous ne pouvez pas la regarder de la même manière que la première fois. C’est exactement pareil avec les Goldberg. D’une façon ou d’une autre, c’est un voyage cinématographique très avancé. Bach était un esprit génial, mais pour avoir ce sentiment du temps qui passe, vous avez raison, l’enregistrement est très délicat.

RM : Vous jouez beaucoup ce programme en récital. Est-ce que c’est plus compliqué de passer après à un autre répertoire ? On parle souvent d’une immersion complète de l’artiste lorsqu’on évoque ce compositeur

BR : Quand j’étais aux États-Unis, j’ai joué les Goldberg mis à part le dernier récital. C’était tellement difficile lors de ce dernier concert parce que j’avais atteint une sorte de concentration élevée avec cette œuvre de Bach. Concert après concert, j’avais gardé la ligne dans mon esprit. Mais en changeant de répertoire, cela a été très compliqué parce que d’une part, je devais détruire la concentration que j’avais pour les Goldberg et créer quelque chose de nouveau. Mais en même temps, c’était très agréable. J’ai pu recharger les énergies grâce à un autre répertoire parce que lorsque je suis toujours dans cette ambiance des Goldberg, c’est très fatigant. J’ai vraiment besoin d’un contrôle parfait sur moi-même. C’est l’une des pièces les plus exigeantes pour moi en tant que pianiste. Je touche une musique « parfaite » où je peux aller où je veux, mais je ne pouvais pas le faire, autrement je ne jouais plus la pièce. Outre le niveau émotionnel, il y a une composition très concrète comme les canons, les fugues, les contrepoints et si je perds cet aspect-là, je suis perdue. Si je joue par exemple la sonate de Liszt, comme dans mon autre programme, c’est bien sûr l’un des morceaux les plus difficiles du répertoire pour piano, mais c’est si simple comparé aux Goldberg. Et avec Liszt, je peux aussi perdre un peu de contrôle. J’ai aussi besoin de cela pour me « rafraîchir » en tant que musicienne.

RM : À ce stade de votre carrière, êtes-vous en position de pouvoir toujours décider de vos projets ou bien préférez-vous prendre les choses comme elles viennent ?

BR : Je crois que c’est toujours une question de compromis mais je suis très stricte en ce qui concerne le répertoire parce que c’est ce dont je me soucie le plus. Pour les Goldberg, c’était un grand combat personnel parce que les gens pensaient que j’étais trop jeune pour les jouer. Quand je les ai suggérées à certains organisateurs de concerts, ils disaient : « oh non, s’il vous plaît, reconsidérez peut-être un meilleur répertoire… » Maintenant, je m’affirme bien plus. Si je ne suis pas sûre de moi, je ne suggérerais jamais un répertoire dans lequel je ne me sens pas à l’aise.

Aujourd’hui, ils me demandent ce que je vais jouer en 2019 : mais comment puis-je savoir ce que je vais jouer en 2019 ? Mais je dois donner des réponses rapidement. C’est le plus difficile et j’essaie d’être la plus attentive possible. Bien sûr, je ne peux pas faire tout ce que je veux à ce stade mais, en même temps, j’essaie d’accepter ce que je me sens capable de faire. C’est très difficile d’apprendre à dire non. Je suis toujours tellement enthousiaste pour donner des concerts. Je voudrais toujours dire oui mais c’est très dangereux. J’aimerais avoir une limite pour les concerts, mais je n’arrive pas à en avoir actuellement.

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RM : Vous avez fait de nombreuses tournées ces derniers mois, avez-vous des projets en cours ?

BR : Je viens de travailler sur quelque chose qui me tient beaucoup à cœur : j’ai créé un festival de musique de chambre dans le sud de l’Italie. Il est tout petit, je sais que c’est fou ! Cela se passe dans ma ville natale (Lecce). C’est une région très belle mais la musique classique n’y occupe pas une bonne place ce qui est très frustrant pour moi, car quand j’y retourne, je ne peux rien aller écouter. Je sens que les élèves du conservatoire sont un peu perdus. Ils étudient la musique mais s’ils ne voient rien de la vie professionnelle, dans quel but travaillent-ils ?

RM : Quel répertoire voudriez-vous jouer prochainement ?

BR : J’ai maintenant un grand amour pour Brahms. Ce n’était pas le cas il y a quelques années. J’ai toujours été très effrayée par sa musique mais ce n’est plus le cas désormais et je pense d’ailleurs que c’est à cause de Bach. Après tout, ils sont un peu liés. L’année prochaine, je vais jouer son premier concerto pour piano. Je fais beaucoup de musique de chambre en ce moment et nous aurons l’année prochaine un projet Brahms avec le . Je suis très heureuse de me concentrer sur sa musique maintenant.

RM : Quels seraient vos rêves de collaboration ?

BR : Je crois que le rêve de tout le monde est de jouer avec les Berliner Philharmoniker. Je les ai entendus en concert l’année dernière et ils sont incroyables. Je réalise que dans cette vie de concertiste, vous pouvez beaucoup aimer la manière dont quelqu’un joue mais au niveau de la personnalité, vous ne vous entendez pas très bien. Il y en a tellement avec qui j’adorerais jouer !

Crédits photographiques : Image de Une © Marie Staggat – Portrait de Beatrice Rana © Neda Navaee – Beatrice Rana enregistre au Teldex Studio à Berlin les Variations Goldberg (novembre 2016) © Warner Classics – Portrait de Beatrice Rana © Marie Staggat

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