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Le Requiem de Tigran Mansurian, sublime devoir de mémoire

À emporter, CD, Musique d'ensemble

Tigran Mansurian (né en 1939) : Requiem, dédié à la mémoire des victimes du génocide arménien. Anja Petersen, soprano. Andrew Redmond, baryton. RIAS Kammerchor. Orchestre de chambre de Munich, direction : Alexander Liebreich. 1 CD ECM New Series. Enregistré en janvier 2016 en l’église Jesus-Christus de Dahlem (Berlin). Textes de présentation du compositeur et de Paul Griffiths en allemand et anglais. Durée : 45′

 

mansurianLe sixième volume consacré par le label ECM New Series en tout ou partie au compositeur contemporain arménien est entièrement dévolu à son récent Requiem, composé à la mémoire des victimes du génocide arménien. Une éblouissante et émouvante  réussite réconciliant les traditions musicales et les cult(ur)es chrétien(ne)s d’Orient et d’Occident.

La photo d’archive en couverture de ce CD montre un convoi de déportés arméniens aux alentours d’Alep vers 1916, et un siècle plus tard, avec des acteurs et des victimes certes différents, l’Histoire se répète encore dans toute son horreur convulsive. Voilà un enregistrement qui nous rappelle à notre devoir de mémoire, et qui, d’évidence, ne nous laisse pas indemne après son écoute, au-delà même de sa valeur artistique intrinsèque.

a composé à l’instigation des interprètes ici réunis, le et l’, ce vaste Requiem, en 2010-2011, après avoir déjà par trois fois jeté et abandonné les bases d’une œuvre liturgique à la mémoire des victimes arméniennes du génocide perpétré durant le premier conflit mondial. L’approche se situe délibérément dans le respect des traditions musicales chrétiennes orientales, parfois étonnamment proches de celles des peuples arabes voisins par l’usage des modes employés, ou la préférence implicite accordée à la monodie. Le compositeur a résolu par ailleurs les problèmes culturels issus du choc entre les pratiques des églises d’Orient et d’Occident par un retour œcuménique à l’ordinaire latin, où il réintroduit la séquence du Dies irae, mais dont il écarte, eu égard à la foi arménienne en une présence permanente de l’âme des défunts, des « pièces rapportées », comme le Lux aeterna ou le Libera me. Dans son texte de présentation, Mansurian insiste aussi sur le sens particulier et la résonance profonde que prennent certaines phrases (comme celles du Kyrie eleison) pour un peuple menacé ou persécuté dans sa chair, donc loin du ton péremptoire que permettent la liberté cultuelle et les racines chrétiennes de la civilisation européenne, pour le même texte, sous d’autres plumes. En résulte un authentique chef-d’œuvre, à la fois de protestation face à l’injustice ou au massacre injustifiable d’un peuple, et de réconciliation, par ses choix textuels et la fusion de monodies modales quasi-ancestrales avec tout le raffinement harmonique ou contrapuntique d’une écriture savante à l’occidentale.

L’effectif retenu est sobre (un grand ensemble de cordes qui appuie un chœur de chambre), mais utilisé au maximum de ses capacités expressives. Il ne faut pas chercher ici d’avant-gardisme tapageur, mais plutôt une modernité apaisée qui dans sa polymodalité ne refuse ni la pureté réconciliatrice de l’accord parfait, ni la tension crissante des dissonances. La plénitude et la luminosité des monodies n’exclut nullement une angoisse latente, ni une variété d’approches rythmiques (danse lente et extatique du Kyrie, trépignement orageux de la section initiale du Dies Irae). Le centre de gravité de l’œuvre est certainement le poignant Offertoire, avec son crescendo mené au paroxysme par une très habile gestion du temps musical, et un rappel mémoriel de divers éléments motiviques cycliques.

Malgré ses particularismes, si ce n’est à cause d’eux, cette œuvre poignante tend à l’universalisme et à l’accessibilité, sans tomber dans le piège de la facilité. Elle bénéficie ici, de la part de ses créateurs, d’une interprétation idéale, millimétrée dans ses nuances et ses intentions, techniquement et musicalement parfaite. Les solistes  et , aux interventions ponctuelles, sont sensationnels de sensibilité et d’expression. La prise de son est en exact rapport avec l’œuvre et, par sa restitution sans excès de l’acoustique réverbérée du lieu (la Jesus-Christus-Kirche de Berlin-Dahlem), elle magnifie tant l’œuvre que son exécution.

Voici donc un disque précieux (finaliste des prochains ICMA 2018) qui nous révèle une œuvre chorale majeure et sans doute le plus beau Requiem composé en ce début de XXIe siècle, dans une version qui sera une référence pour longtemps.

À lire aussi : La nostalgie du paradis perdu de Tigran Mansurian, clef ResMusica de novembre 2017.

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