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Play, où l’on se prend au jeu d’Alexander Ekman à Garnier

Danse , Spectacles Danse

Paris. Palais Garnier. 6-XII-2017. Play. Alexander Ekman. Musique originale : Mikael Karlsson. Chorégraphie et décors : Alexander Ekman. Costumes : Alexander Ekman. Lumières : Tom Visser. Vidéaste : T.M. Rives. Chanteuse : Calesta « Callie » Day. Assistante du chorégraphe : Claire Puyenchet. Musiciens solistes. Piano : Frédéric Vaysse-Knitter. Violons : Amanda Favier, Pauline Fritsch. Alto : Benoît Marin. Violoncelle : Eric Villeminey. Contrebasse : François Gavelle. Saxophone soprano : Christian Wirth. Saxophone alto : Géraud Etrillard. Saxophone ténor : Adrien Lajoumard. Saxophone baryton : Pascal Bonnet. Marimba et percussions : Adelaïde Ferrière.
Avec les Étoiles, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris.

cAnn Ray_MEDIUMÀ la frontière entre la danse,  la performance, le théâtre et l’événement participatif, réalise une première création pour l’Opéra de Paris aussi brillante qu’inclassable. Drôle, culotté, déjanté, Play propulse le ballet dans le XXIe siècle et l’ère du « fun » !

Immense. Jamais la scène de l’Opéra Garnier ne l’aura autant été. Son espace s’étire des cintres à la fosse, du fond de scène aux premiers rangs d’orchestre, agrandi encore par la blancheur du plateau. a modelé l’espace scénique à la démesure de son imagination. Les cubes blancs accrochés au plafond ne sont pas uniquement décoratifs. Une fois descendus et posés au sol, ils servent d’accessoires pour la chorégraphie. Un arbre au feuillage vert, est planté sur la scène, seule touche de végétal sur un plateau aux allures de carré blanc sur fond blanc.

L’univers d’Ekman est peuplé de personnages étranges : un cosmonaute, une horde de cerfs, un danseur – – qui parcourt la scène le torse nu enserré dans une immense jupe blanche à panier. Mais deux personnages traversent tout le ballet, créant une continuité dans la structure dramatique : un garçon au T-Shirt orangé, incarné par Simon Le Borgne, et une femme au costume gris et strict, petites lunettes sévères sur le nez et talons aiguilles, aux allures de maîtresse d’école qui sonne la fin de la récré. Maître du jeu, Simon Le Borgne est aussi un personnage énigmatique dont le visage apparaît projeté en gros plan sur tout le rideau de scène. L’image s’anime et le visage se met à grimacer au ralenti, dans la droite ligne des Screen tests d’Andy Warhol.

Le divertissement est un des thèmes favoris du chorégraphe suédois. Dans Play, Alexander Ekman se livre à une réflexion sur le jeu, qui s’entend à plusieurs niveaux. Au premier niveau, le jeu régit les rapports entre les danseurs. En groupe ou à deux, entre amis ou entre amants, les danseurs s’amusent et jouent sur scène. Tout un arsenal d’accessoires est mis à leur disposition, du ballon, au ruban, en passant par le trampoline et la corde à sauter, et pas moins que 60 000 balles en plastique ! Le jeu peut être plus intimiste et créer une relation directe entre deux danseurs. et Andrea Sarri se lancent dans un duo aux influences hip-hop ; et Simon Le Borgne se livrent à un jeu de bruitages mimétique, l’un avec un micro, l’autre avec ses pointes. et Silvia Saint-Martin, qui roulent en riant sur le plateau, incarnent le jeu dans le registre du duo amoureux. Après un joli duo lyrique, Ekman réintroduit le comique par une saynète où Silvia Saint-Martin cherche son partenaire et appelle tout haut « Vincent, mon chéri ? » avec des trémolos dans la voix.

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Au second niveau, le jeu s’inscrit en opposition avec ce qui est considéré comme son contraire, le monde du travail. Ce monde est représenté au deuxième acte, où tous les danseurs ont revêtu un costume gris. Le rythme effréné du travail est scandé par une horloge. Au milieu de ce tableau moderne, fait irruption un couple de danseurs classiques, et Silvia Saint-Martin, qui exécutent un adage classique et la pantomime du dialogue amoureux. Faut-il y voir l’obsolescence du classique, qui n’aurait plus sa place dans le monde moderne ? Ou au contraire une valorisation du temps de l’art où les rapports humains sont régis par la poésie par opposition au temps du travail, chronométré, où les rapports entre les êtres sont déshumanisés ?

À un troisième niveau, Ekman se joue des frontières entre les genres et crée une sorte d’OVNI chorégraphique. Peut-on parler de spectacle de danse à propos de Play ? Indéniablement, la danse fait partie du spectacle mais au même titre que le cinéma, le théâtre, le mime, la musique et le chant.

Enfin, une dimension essentielle du jeu pour Ekman consiste à surprendre le public, créer l’inattendu, éviter l’ennui à tout prix. Il utilise plusieurs moyens pour créer la surprise. Le plus spectaculaire est sans conteste la pluie de balles en plastique vertes qui viennent recouvrir la scène et la transformer en piscine à boules géante. On retrouve le procédé utilisé dans Swan Lake où Ekman avait inondé la scène sous des milliers de litres d’eau. Ekman s’amuse également à tromper le public sur la fin du spectacle. Après un long passage d’ensemble aux mouvements fluides et calmes, Simon Le Borgne reste seul sur scène et se déshabille lentement. Une fois en slip blanc et la dernière chaussette posée à terre, il quitte la scène et le rideau tombe. Moment de flottement : est-ce la fin de la pièce ? On s’attendait à un feu d’artifice final, et on resterait sur une note à la fois poétique et énigmatique ? Pourtant les danseurs saluent, Alexander Ekman les rejoint avec , le compositeur. Le public les ovationne. Puis le rideau tombe à nouveau et lorsqu’il se relève, la chanteuse Callie Day est sur scène et là commence la fête finale, à laquelle le public est associé. Des ballons gonflables géants sont jetés dans le public qui se précipite pour les repousser, les danseurs interpellent des personnes dans la salle et leur envoient des balles. Une connivence se crée. La frontière salle/scène est dépassée.

Ekman crée une pièce véritablement participative, embarquant le public dans son jeu, qui est loin de se limiter à un divertissement creux. Si Ekman utilise des procédés nouveaux, il ne fait pas l’économie de nombreuses références chorégraphiques et artistiques. Lorsque les danseurs s’arment d’immenses balais pour faire refluer les balles vers la fosse d’orchestre, créant une gigantesque vague verte déferlant vers le public, ne s’agit-il pas d’un clin d’œil au Sacre du printemps de , où les techniciens balaient la terre avec des râteaux pour l’étaler sur la scène ? Cette pluie de balles vertes tombant sur une femme qui, debout près de l’arbre ouvre imperturbablement son parapluie, évoque le décalage surréaliste et les parapluies de Magritte.

Si l’on pourrait voir en Ekman un pur produit de la « société du spectacle » décrite par Guy Debord ou encore l’incarnation de l’homo festivus fustigé par Philippe Muray, ne soyons pas chagrins ! La danse n’a pas disparu dans l’avènement de cette nouvelle ère. Et surtout Ekman nous invite à ne pas oublier les racines de l’enfance et l’importance du jeu dans un monde d’adultes où l’on n’a que trop tendance à se prendre au sérieux.

À lire également : Swan Lake, un divertissement qui fait plouf !

Crédits photographiques : © Ann Ray / Opéra national de Paris

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  • Antoine C

    « Réjouissant », « jouissif », ces qualificatifs peuvent seulement s’appliquer à l’implication des danseurs et de l’institution dans ce projet qu’il serait nécessaire de questionner : qu’est-on en droit d’attendre comme ballet à l’Opéra de Paris en 2017 ? Un spectacle mû incontestablement par la tyrannie de l’image et de la forme, marquant l’abdication du spectateur et du fond au profit du divertissement. Il y a chez Ekman la recherche systématique – et intempestive – de l’effet. L’exemple le plus édifiant en est la pluie de boules en plastique vert, certes belle, mais on est loin, il me semble, de la puissance évocatrice de la chute des déchets de De la maison des morts de Chéreau il y a quelques semaines…
    En guise de réflexion il faut se contenter d’une seconde partie bien terne où prime une dénonciation manichéenne et stéréotypée d’un monde du travail avilissant qui semble ne jamais avoir été vécu. En prime, la diffusion d’un discours ubuesque dénonçant un système forçant à étudier… Si l’on devait songer à des références, ce ne serait pas le Agon de Stravinsky/Balanchine mais plutôt Hanouna à Garnier – contre lequel je n’ai rien de particulier et qui a le mérite de savoir rester à sa place.Si seulement la musique avait été réjouissante… Malheureusement il fallait se contenter d’une partition assez pauvre oscillant entre David Guetta et contrepoint sommaire (1ère partie), et mauvais pastiche de minimalisme américain et de spectralisme (2nde partie), assénée par une sonorisation assourdissante.
    A l’apogée – ou l’apocalypse ? – de la société du spectacle de la toute fin, lorsque des spectateurs se transforment en otaries réclamant qu’on leur jette balles et ballons, je n’ai pu m’empêcher de penser à la Deuxième symphonie de Bernstein – dont nous fêtons le centenaire – dans laquelle, à la mascarade du jazz de divertissement succède la plainte, la lamentation. Pour moi, ce « Play » fut, pour paraphraser Auden repris par Bernstein, un véritable « Age of Anxiety ».

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