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Avec Anne Sofie Von Otter, Barock isn’t Pop à Gaveau

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Gaveau. 11-XII-2017. Michel Lambert (1610-1696) : Ma bergère est tendre et fidèle, Vos mépris chaque jour ; Henry Purcell (1659-1695) : Music for a while, Mad Bess (from silent shades), An Evening Hymn ; François Couperin (1668-1733) : Les barricades mystérieuses ; John Dowland (1563-1626) : Can she excuse my wrongs ; Marin Marais (1656-1728): Les voix humaines ; Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les sauvages ; Gabriel Bataille (1574-1630) : Ma bergère non légère ; Antoine Forqueray (1672-1745) : Suite 1 La Portugaise, Suite 5 La Sylva Sylva, Jupiter ; Arvo Pärt (né en 1935) : My heart´s in the highlands ; Björk (née en 1965) : Cover me ; Kate Bush (née en 1958) : Bertie ; Sting (né en 1951) : Fields of gold ; Lullaby to an anxious child ; Ron Sexsmith (né en 1964) : Maybe this Christmas ; Paul Simon (né en 1941) : Kathy’s Song. Anne Sofie Von Otter, mezzo-soprano. Thomas Dunford, archiluth. Jean Rondeau, clavecin.

anne-sofie-von-otterLe programme de ce récital d’, complété par quelques surprises annoncées sur scène, paraît bien imparfait pour atteindre l’objectif de la soirée : démontrer le lien entre baroque et musiques actuelles. Barock isn’t Pop ! Et alors ? Ce répertoire n’est-t-il pas désormais tout aussi parlant pour le public d’aujourd’hui, à l’image des deux autres jeunes protagonistes de la soirée, et ?

L’idée aurait pu être amusante, voire étonnante et passionnante, si elle avait été plus consciencieusement travaillée. La basse obstinée hypnotique du Music for a while de Purcell aurait fait écho en toute logique à celle captivante d’ dans My Heart’s in the Highlands (merveilleuse partition magnifiée par le jeu énigmatique et pur de à l’orgue) si elles ne figuraient pas chacune en tout début et en toute fin du programme annoncé. La cohérence était pourtant évidente : retourne aux sources de la musique occidentale pour exploiter le « meilleur procédé » d’une époque afin de le réemployer à son style. C’est d’ailleurs la même chose pour la musique exigeante (et inclassable) de (Cover me), où les influences de styles et d’époques se multiplient, notamment ces syllabes étrangement scandées qui proviennent directement de la tradition musicale médiévale islandaise (les rímur). L’éclectisme est aussi la marque de fabrique de (Bertie) alors que pour sa part, Sting a construit des passerelles entre la culture pop et la musique de Dowland. Mais au lieu de se répondre, au lieu de former un discours musical naturel tout au long de la soirée, ces musiques sont trop compartimentées : le répertoire français de cour ( et ) succède aux compositions anglaises des XVIIe et XVIIIe siècles (de cour avec Dowland, du théâtre lyrique avec Purcell), pour ensuite passer à un tout autre concert, cette fois-ci de musique pop. Soit trois univers bien différents. On aurait pu aller tellement plus loin…

Assise face à son pupitre, la mezzo-soprano donne elle-même l’impression de tordre ces musiques pour arriver à ses fins : ce n’est pas en forçant les accents pour faire swinguer le Can She Excuse My Wrongs de Purcell, et en donnant une couleur lyrique au Bertie de , que la chanteuse va nous convaincre. De même, elle tente avec constance de combler un souffle court, une agilité vocale déclinante et une projection légère, par un talent de conteuse parfois exagéré. Dans la même veine, le mi-parlé mi-chanté dans Ma bergère est tendre et fidèle (), pour donner du « chien » comme dans la musique rock, paraît bien mal à propos, même si l’aboiement du claveciniste (lui, bien amené !) amuse le public.

Les résonances entre musique baroque et musiques actuelles sont bien plus perceptibles dans l’approche des deux musiciens qui l’entourent, en soliste (notamment Lachrimae de Dowland et Les Voix humaines de Marin Marais, initialement pour viole seule, ici à l’archiluth) ou en tant qu’accompagnateur. La finesse des dynamiques et des pulsations de dans les différents styles est bien plus spontanée, le luthiste déployant également des ornementations baroques dans Maybe this Christmas de Ron Sexsmith. Plus en retrait mais pas moins talentueux, Jean Rondeau (Clef d’or ResMusica en 2016 avec son album Vertigo et passionné de jazz) souligne avec talent l’innovation de la musique baroque par la partition énigmatique de Couperin Les Barricades mystérieuses, qui fait la part belle au « style brisé » propre à la musique française pour clavecin. La complicité de ce binôme se révèle en toute évidence, autant dans la précision exemplaire du contrepoint des Sauvages de Rameau, que dans les extraits des Suites n° 1 et 5 d’, dont la haute technicité des triples croches d’octaves alternées et des ornements arpégés de Jupiter est d’une aisance à toute épreuve sous les doigts des interprètes, habitués à évoluer en concert ensemble. Dans ces trois pièces, initialement pour viole de gambe et clavecin, chacun laisse l’autre s’exprimer en parfaite symbiose.

Si dolce e’l Tormento de Monteverdi fait office de premier bis, puis un medley baroque/rock totalement incongru conclut la soirée et fait éclater de rire une salle pourtant bienveillante. Le Quelque chose de Tennesse chantonné était malheureusement bien de circonstance.

Crédits photographiques : © Mats Bäcker

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