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Fazil Say et Nicolas Altstaedt, un duo paradoxal

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 10-XII-2017. Claude Debussy (1862-1918) : Sonate pour violoncelle et piano. Fazil Say (né en 1970) : Dört Şehir (« Quatre villes ») op. 41. Leoš Janáček (1854-1928) : Pohádka (Le Conte), pour violoncelle et piano op. posth. JW VII:5. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Sonate pour violoncelle et piano op. 40. Nicolas Altstaedt, violoncelle ; Fazil Say, piano.

C’est avec impatience que l’on attendait la venue à Paris cette saison du violoncelliste , dont le passionnant parcours musical a été récompensé d’une clef d’Or ResMusica en 2016 et 2017. Pourtant, le duo qu’il forme avec n’aura pas vraiment conquis. Ces deux fortes personnalités musicales sont-elles faites pour s’entendre ?

Idéalement minuté pour un concert Jeanine Roze du dimanche matin, le programme que Say et Altstaedt ont choisi de donner est, dans son intégralité, celui de leur album en duo paru chez Warner Classics en début d’année. De grands classiques du répertoire côtoient donc une composition de , Dört Şehir, le quarante-et-unième numéro d’un catalogue qui s’allonge régulièrement. Il s’agit ici de quatre tableaux brossés à grands renforts de tons augmentés et de gammes « orientales », où le piano et le violoncelle évoquent l’atmosphère de quelques villes de Turquie. La partition ne brille ni par sa concision, ni par l’originalité de son inspiration ; quelques trouvailles de timbre, servies par le soin que les deux interprètes apportent à leur sonorité, rachètent à moitié cet imaginaire musical un peu convenu. Après un mouvement lent du nom d’Ankara, dont la durée avoisine celle de l’entière Sonate de Debussy, Say a eu le bonheur de glisser une page en forme de ragtime, Bodrum, dont l’entrain et la spontanéité secouent les esprits de leur torpeur.

La musique des autres ne semble pas exciter autant l’intérêt de Fazil Say. Au moment d’attaquer Debussy, le pianiste se jette sur son instrument alors que est toujours en train d’ajuster la pique de son violoncelle. Le premier mouvement de la Sonate de Chostakovitch, pour sa part, ne mérite pas de reprise, même s’il doit y laisser une grande partie de sa cohérence dramatique. Certes, la technique de jeu de Say ne faiblit pas : on retrouve la prestesse digitale et sa clarté de son ; beaucoup de pédale forte, mais un art consommé de la résonance. Pourtant, piano et violoncelle se cherchent sans se trouver, comme si chacun obéissait à sa propre conception de l’œuvre ; les instabilités récurrentes de tempo ne soulignent que trop la discorde, dans les mouvements rapides du Chostakovitch. Quant au mouvement lent, le Largo, il est introduit par une phrase solo de Nicolas Altstaedt, superbe d’ampleur et de gravité ; mais l’entrée du piano semble contrecarrer cette esthétique, en pressant artificiellement le discours et en coupant le souffle, pour ainsi dire, aux velléités déclamatoires du violoncelle.

Les instants de grâce, au fil de cette heure de musique, sont tout de même nombreux. Les trois mouvements de Pohádka de Janáček, quoique légèrement survolés eux aussi, gardent leur touche méditative ; c’est là que se manifeste le plus nettement le talent d’Altstaedt : son timbre opulent, ses attaques franches, parfaitement assurées, et sa virtuosité de bon aloi. Pour narrer le « conte » dont il est question dans le titre de l’œuvre, il sait trouver le ton juste, tantôt volubile et badin, tantôt rêveur et interrogatif. Puissent ces qualités éclater davantage dans ses concerts ultérieurs !

Crédits photographiques : © Marco Borggreve

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