philharmonie de paris 0718

Aida par la Tebaldi et Sophia Loren, plaisir coupable

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Giuseppe Verdi (1813-1901) : Aida, opera lirica en quatre actes. Livret d’Antonia Ghislanzoni d’après une intrigue d’Auguste-Édouard Mariette, créé au Caire le 24 décembre 1871. Aida, Sophia Loren, Renata Tebaldi; Radames, Luciano della Marra, Giuseppe Campora; Amneris, Lois Maxwell, Ebe Stignani; Amonasro, Afro Poli, Gino Bechi. Chœurs et Orchestre de la RAI, Direction musicale: Giuseppe Morelli. Ballet de l’Opéra de Rome. Chorégraphie Margherita Wallmann. Réalisation : Clemente Fracassi. Réalisé en 1953. 1 DVD Bel Air Classiques BAC146. Sous-titres : français uniquement. Format Image : 4/3. Durée : 92 min.

 

bac146-cover-aidarecto3-1Avec cette superproduction italienne de 1953 où Aida est chantée par et incarnée par une toute jeune Sophia Loren de 19 ans, le mélomane du XXIe siècle est transporté dans les temps préhistoriques du film d’opéra et dans l’âge d’or de l’art lyrique. Un plaisir terriblement coupable, mais un plaisir quand même.

Bel Air Classiques a visé juste en remettant pour les fêtes de Noël sur le marché du DVD cet incunable du film d’opéra, tellement kitsch qu’il en devient culte, d’autant que la piste sonore vaut vraiment le détour. Il n’y a qu’à cette période de l’année que les couleurs saturées et les décors de carton-pâte de l’Égypte antique revisitée façon Cinecitta s’harmoniseront avec votre intérieur, entre le sapin bariolé et les guirlandes et autres décorations de traîneaux à rennes et de bonhommes de neige. Et si vous vous assoupissez devant votre écran, l’esprit obscurci par la digestion des agapes du réveillon, ne vous tourmentez pas et laissez-vous bercer par ces voix qui comptaient parmi les meilleures de leur époque.

Car si le paradoxe de ce film est de déployer les fastes d’une superproduction avec une esthétique des décors et une direction d’acteurs dignes d’une série B, il n’y a rien à dire au choix des voix : avait été découverte par Toscanini en 1946. Il lui avait conseillé de chanter Aida alors qu’elle y était réticente, et elle y avait triomphé dans sa prise de rôle à la Scala en 1950. , lui aussi dans sa petite trentaine lors de la réalisation du film, avait déjà réalisé plusieurs enregistrements avec la Tebaldi, notamment Butterfly et Tosca pour Decca, et il fait preuve d’une belle vaillance en Radames. Le baryton a toute la rage qui convient au roi éthiopien déchu mais pas vaincu Amonasro. était réputée pour ses Amneris qu’elle interprétait depuis les années 20, et à plus de cinquante ans elle fait preuve d’une vigueur et d’un tranchant vocal impressionnant. De forte corpulence et de petite taille, c’est la seule du casting vocal qui n’aurait pas pu interpréter la fille du pharaon.

Car pourquoi faire jouer des acteurs lorsqu’on pouvait faire jouer de magnifiques chanteurs ? L’histoire n’est pas simple. Tebaldi était prévue initialement mais avait renoncé, et Sophia Loren dont c’était le premier film fut choisie après que Gina Lollobrigida eut jeté l’éponge. Pour apprécier le film, il faudra donc dépasser l’artifice du doublage vocal des acteurs. Mais il faudra aussi surmonter, et c’est plus difficile, une représentation de l’Égypte (mythifiée comme pays dominant et ordonné, incarnée par des figurants à la peau de lait) et de l’Éthiopie (réduite au statut de peuplade inquiétante, aux combattants débridés et bestiaux) qui renvoie aux pires représentations des années 1930, au temps des expositions coloniales de Paris et de l’occupation partielle et temporaire de l’Éthiopie par l’Italie de 1936 à 1941. Dans la mémoire des spectateurs italiens de ce film, c’est bien l’Empereur d’Éthiopie Hailé Sélassié qui avait tenu tête et vaincu l’envahisseur venu du nord, à peine plus de dix ans plus tôt.

Alors voilà ce film, bourré de défauts et de grandes voix, d’acteurs insignifiants (Luciano della Marra en Radames) et de futures étoiles, dont chaque scène semble dépasser en kitsch la précédente, et qui charcute l’opéra jusqu’à en faire un best of. C’est un témoignage étonnant sur une époque révolue, un « bon vieux temps » qu’on ne voudrait pas voir revenir, mais dans lequel on pourra se plonger avec un vrai plaisir coupable.

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