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La Ville Morte mise en scène par David Bösch à Dresde

La Scène, Opéra, Opéras

Dresde. Semperoper. 16-XII-2017. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Die Tote Stadt, opéra en trois actes sur un livret du compositeur et de son père (publié sous le pseudonyme de Paul Schott) d’après la pièce Le Mirage adaptée du roman Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Mise en scène : David Bösch. Décors : Patrick Bannwart. Costumes : Falko Herold. Lumières : Fabio Antoci. Dramaturgie : Stefan Ulrich. Avec : Burkhard Fritz, Paul ; Manuela Uhl, Marietta ; Christoph Pohl, Frank/Fritz ; Christa Mayer, Brigitta ; Tahnee Niboro, Juliette ; Grace Durham, Lucienne ; Khanyiso Gwenxane, Victorin ; Timothy Oliver, Comte Albert. Sächsischer Staatsopernchor Dresden (chef de chœur : Jörn Hinnerk Andresen). Sächsische Staatskapelle Dresden, direction musicale : Dmitri Jurowski.

csm_tote-Stadt_c_David_Baltzer_0218_e767c1c1a7Après Le Miracle d’Héliane à l’Opéra des Flandres, s’attaque au chef-d’œuvre lyrique de Korngold, La Ville Morte, au Semperoper de Dresde. Sa mise en scène moderne et littérale cherche à maintenir l’action entre réel et onirisme, tandis qu’en fosse le chef emmène la partition vers un vérisme puccinien, personnalisé sur scène par le ténor et la soprano .

D’une époque viennoise parmi les plus importantes pour l’art, n’a pas encore abordé Berg mais a déjà mis en scène Die Gezeichneten de Schreker pour l’Opéra de Lyon, et récemment le rare Das Wunder der Heliane de Korngold pour Anvers et Gand. À Dresde, il s’intéresse maintenant à Die Tote Stadt, chef-d’œuvre installé dans le répertoire aujourd’hui grâce à son livret autant qu’à sa partition, qui ont encore récemment inspiré à Francfort,  à Nantes et Nancy ou à Bâle (pour s’en tenir aux versions mises en scène).

Comme souvent chez les metteurs en scène contemporains face à cet opéra, Bösch y cherche avant tout la noirceur issue du roman Bruges-la-Morte et présente avec le décorateur Patrick Bannwart une grande pièce aux murs abîmés, mausolée de Marie. Le sol froid et nu et son matelas dans un coin pourraient presque faire penser à une scène de bohème, mais très vite les vidéos viennent exposer des images fantomatiques et des reproductions du portrait de Marie présent sur scène devant nous. Afin de maintenir l’incertitude sur la situation face à l’apparition d’une Marietta physiquement identique à Marie, puis face au fait que certaines parties seront ensuite rêvées ou réelles dans le livret, Bösch et son dramaturge Stefan Ulrich font étrangler Marie par Paul une première fois dès la fin du premier tableau.

Il l’étrangle à nouveau au troisième, cette fois avec la mèche de cheveux récupérée de Marie, celle avec laquelle Marietta cherchait à fouetter Paul auparavant. L’importance des cheveux est particulièrement mise en avant lorsque le chœur d’enfants apparaît, tous fantomatiques en blanc et masques mortuaires de carnaval, avec des longues tignasses blondes retrouvées aussi au troisième tableau en grand format, comme une toile d’araignée pendant du plafond. Cette proposition ne traite pas à fond l’idée de la folie, mais gère le rapport à la mort et au mythe de la résurrection avec de nombreuses références à la religion catholique, et les rapports amoureux comme on le ferait pour un drame de Puccini, compositeur auquel on pense particulièrement en écoutant la fosse.

Jeffrey Tate était d’abord prévu pour cette production. Mais son décès cet été a interrompu le projet, puis a suscité un remplacement intéressant avec la première apparition au Semperoper de . Plutôt que de chercher dans cette partition la Vienne de Strauss et Zemlinsky, ou les accents pré-hollywoodiens sur lesquels s’est beaucoup concentré dans les Flandres pour le Miracle d’Heliane, Dmitri Jurowski aborde l’ouvrage avec les accentuations et les nuances qu’il avait utilisées dans Tosca à Gênes, assisté en Saxe par les somptuosités tantôt touffues et tantôt cristallines de la fantastique .

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Sur le plateau, il faut une fois encore louer pour l’étendue de son répertoire. La soprano montre une voix de plus en plus ouverte à mesure qu’avance la soirée, même si l’aigu manque d’éclat, tandis que les consonnes sont trop rarement prononcées. La gestion du souffle a cependant encore progressé et permet aujourd’hui de superbes piani comme de très beaux aigus filés. À cela s’ajoute un engagement scénique évident, bien accordé au Paul lui aussi engagé de . Inutile de rappeler que sa partition est inchantable et particulièrement étendue. Bien sûr, il aborde certains passages sur la réserve et ne cherche pas à faire éclater ses aigus, mais il tient sa longue déploration sans montrer d’usure et entre dans les dernières minutes avec une voix particulièrement nette et projetée, qu’il garde jusqu’à un dernier air magnifique de sensibilité.

À cela s’ajoute un chœur magnifique et un Kinderchor absolument parfait, totalement mystérieux lorsqu’il chante en coulisse pour être ré-amplifié par des enceintes de côté. Le reste de la distribution met en avant le Frank de , en fauteuil roulant pour ce rôle et en classique Pierrot pour Fritz, dont le costume n’est pas sans rappeler les tableaux des clowns blancs d’Ensor. serait presque un trop grand luxe pour le rôle de Brigitta, même si cela permet de profiter totalement de sa première intervention. en Juliette, en Lucienne, en Victorin et en Comte Albert complètent idéalement une distribution de choix qui met en valeur ce superbe ouvrage lyrique.

Crédit photographique : © David Baltzer

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