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Miroslav Kultyshev bouscule Chopin et Rachmaninov à Gaveau

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Gaveau. 18-XII-2017. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Treize Préludes op. 32 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Douze Études op. 10. Miroslav Kultyshev, piano.

m kultyshev possède un style très personnel, qui a sans doute l’heur de plaire au public, comme ce fut le cas de celui de la salle Gaveau. Mais il peut aussi agacer son critique.

Dans les Préludes de l’opus 32 de Rachmaninov, on est d’abord frappé par la puissance physique de son jeu. Le jeune pianiste russe, lauréat en 2007 du Concours International de piano Tchaïkovski de Moscou, a presque l’air de s’opposer à son piano. On a le sentiment d’assister à la lutte de l’interprète avec son instrument, davantage qu’à leur fusion. Or ce qui, dans certaines pièces particulièrement percussives, se révèle une qualité par la mise en tension qu’elle permet (Préludes n°1, n°6, n°8), constitue en réalité l’unique façon de jouer de Kultyshev. D’où un certain désarroi lorsque cette puissance de jeu est déployée dans des œuvres exigeant au contraire beaucoup de délicatesse, comme le Prélude n°12. On ne peut s’empêcher de penser à l’ours de la fable qui, pour chasser une mouche importune du visage de son ami l’homme, lui jette une lourde pierre en pleine figure…

cultive également une certaine sécheresse de ton, faisant un usage fort économe de la pédale. Si ce choix peut être bienvenu dans certains passages, il perd de son intérêt dès lors qu’il se perpétue. Loin d’introduire la surprise et la rupture, il n’impose plus qu’une forme discontinue et heurtée de langage, parfois très ingrate. Si on peut respecter la prise de risque de Kultyshev, on regrette que la netteté de beaucoup de ses traits s’en ressente. Les notes escamotées et les accords suspects sont sous ses doigts un peu trop fréquents.

Dans les Études de l’opus 10 de Chopin, on retrouve le même syndrome. L’exécution brillante et sonore de Kultyshev sied bien aux pièces les plus virtuoses et les plus démonstratives. L’entrée en matière est plutôt réussie, avec des Études n°1 et n°4 menées avec flamme. Mais déjà, on sent trop de lourdeur dans l’Étude n°2, modèle de grâce et de finesse, ainsi que dans l’Étude n°3 (« Tristesse »), dans laquelle il est impardonnable de forcer le trait. La suite est malheureusement à l’avenant : une main gauche trop pesante, une diction hachée, un martèlement continu, là où on aurait attendu fluidité et élégance. L’Étude en arpèges (n°11) est particulièrement endommagée : au lieu de s’échapper comme un ruissellement, elle se transforme en une succession de spasmes violents. Seule l’Étude finale (« Révolutionnaire ») nous permet de retrouver une partition qui, par sa fougue déchaînée, est bien plus appropriée au style de Kultyshev.

Trois bis viennent prolonger ce concert peu convaincant : le début (« Danse russe ») de la suite pour piano tirée du ballet Petrouchka de Stravinsky, explosif, mais un peu brouillon. Puis, deux œuvres de Liszt : son célèbre Nocturne n°3 (« Rêve d’amour »), pas vraiment indispensable, suivi de son Étude d’exécution transcendante n°4 (« Mazeppa »), plus intéressante malgré quelques outrances. On ressort déçu par ce talent employé à mauvais escient.

Crédits photographiques : © Felix Broede

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