tous les dossiers(1)

Alexei Lubimov prend la tangente dans Carl Philipp Emanuel Bach

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Tangere. Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Fantaisie libre en fa dièse mineur Wq 67 ; Sonates en ré mineur Wq 57/4 et en sol majeur Wq 55/6 ; Rondos en ut mineur Wq 59/4 et en ré mineur Wq 61/4 ; Huit fantaisies et solfeggii extraits des recueils Wq 112 et 117 ; Pièce pour la main droite ou la main gauche Wq 117/1 (deux versions). Alexei Lubimov, clavier à tangentes. 1 CD ECM New Series 4764652. Enregistré en la Chapelle Notre-Dame d’Elzenveld, Anvers, en juillet 2008. Textes de présentation en anglais et allemand. Durée : 67’29.

 

cpe bach lubimovEn claviériste protéiforme et aventureux, nous propose une exploration passionnante de l’imposant corpus d’œuvres solistes de , et nous invite à la (re)découverte du clavier à tangentes, le prédécesseur immédiat du pianoforte.

L’itinéraire que Lubimov propose est partagé entre des pièces imposantes tardives, essentiellement puisées dans les divers recueils publiés sous la bannière « Für Kenner und Liebhaber » (« pour connaisseurs et amateurs ») entre 1779 et 1786, contemporaines des sonates de Haydn ou de Mozart, ou d’autres, quasi-lilliputiennes, publiées dès 1765. Telle la Belle au bois dormant, cet enregistrement aura inexplicablement dormi deux lustres durant dans les tiroirs avant de connaître sa publication. Il met en valeur le même Tangentenflügel, copie signée Chris Maene d’après un modèle original « Späth und Schmahl » (Ratisbonne 1794), qu’ a choisi quelques années plus tard pour fixer sa probe « vision pianistique » des Sept paroles du Christ en Croix de Joseph Haydn (Zig-Zag Territoires).

Rappelons que l’instrument, est une sorte d’étape intermédiaire entre clavecin, clavicorde et piano forte ; sa sonorité évoque tour à tour les trois instruments selon les registres et les modes ou intensités d’attaques de l’instrumentiste : les touches du clavier déclenchent, par un mécanisme analogue à celui des sautereaux de clavecin, des lamelles de bois ou de métal tangentes aux cordes ainsi frappées. La variété de toucher ou l’entretien du son permet des nuances quasi impossibles sur un clavecin, avec une présence charnelle du son bien plus prégnante que celle d’un clavicorde, tout en étant un peu plus fragile que celle des premiers pianofortes.

Le programme de ce disque a été soigneusement étudié, tracé au cordeau avec la symétrie exacte d’un jardin à la française. Aux affres de la liminaire Fantaisie en fa dièse mineur, sorte d’auto-portrait pathétique ou de tombeau musical de l’artiste composé quelques mois avant sa mort (et dont il existe une rédaction alternative pour violon et clavier), répond en fin de parcours l’imprévisible et vivifiante Fantaisie en ut majeur Wq 59/6 de peu antérieure. Entre ces deux extrêmes, s’enchaînent sonates, lapidaires ( mineur Wq 57) ou plus galantes (sol majeur Wq 55), rondos, et aussi de surprenantes et brèves pages – fantaisies ou solfeggii – sorte de romans en un soupir, proches en esprit des pièces de caractère des derniers grands maîtres du clavecin français. L’axe central de ce récital est constitué de deux versions du même court exercice à voix seule Wq 117/1, répété de manière humoristique aux deux mains, antagonistes dans l’exploitation des registres, phrasés ou caractères : étonnant de voir un même texte se métamorphoser d’une rêveuse méditation en un tempo giusto décidé et martial, par le truchement des registres et de la vision de l’interprète.

À n’en pas douter, par ses incroyables couleurs, ce clavier à tangentes est le parfait médium pour exprimer le caractère versatile de C.P.E. Bach, entre sourires et larmes, mélancolie et verve, grise amertume et douce Empfindsamkeit pré-romantique. Ce répertoire trouve en  Alexei Lubimov, claviériste aussi intelligent qu’original, rompu de longue date à toutes les pratiques musicales historiques comme contemporaines, un interprète idéal, excellant autant dans les effets de surprises les plus théâtraux (la Fantaisie liminaire) que dans la conduite plus étalée du discours, quand la forme l’y invite (Sonate en sol majeur).

Par sa sélection judicieuse, son parfait timing, et sa large palette poétique, ce disque se hisse sans peine au sommet d’une discographie relativement peu abondante, loin de poussifs voire pesants parcours plus exhaustifs (Miklos Spanyi, chez Bis ; Anna Maria Markovina, chez Hänssler) et rejoint les réussites diverses signées Bob van Asperen au clavecin (Warner), ou Mikhaïl Pletnev au piano moderne (DGG) dans des sélections différentes. De surcroît, l’enregistrement est servi par une prise de son exemplaire de vérité sur le plan des nuances et du timbre. Bref, une immense et très poétique réussite, un parfait itinéraire entre la fin de l’âge baroque et l’établissement des normes classiques, tour à tour méditatif, lascif ou enjoué, au gré des sautes d’humeurs de ce grand compositeur à la sensibilité aussi contrastée qu’exacerbée, magnifiquement mise en valeur par un interprète inspiré.

Un très grand disque, et un aperçu idéal de ce magnifique répertoire un peu délaissé.

tous les dossiers(1)

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.