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Passionnante biographie de Toscanini par Harvey Sachs

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Toscanini : Musician of Conscience, biography. Harvey Sachs. Liveright Publishing Corporation. New-York. 2017. 923 pages. 39,95 USD. En anglais.

 

toscaniniToscanini : Musician of Conscience est un fascinant pavé (en anglais) de 923 pages sur Toscanini. Fascinant parce que souvent brillant, il est à classer d’emblée au rayon des grandes biographies anglo-saxonnes.

Fascinant, non pas parce qu’il remet (parfois) les pendules à l’heure sur certains épisodes de la biographie d’ (elles n’en ont vraiment pas besoin), mais tout simplement parce qu’Harvey Sachs, auteur d’un Toscanini paru en 1978 et traduit en français en 1980 (Van de Velde, épuisé), se remet à l’ouvrage pour créer, ex nihilo, ou presque, une nouvelle oeuvre. Ce Toscanini, Musician of Conscience n’est pas l’édition enrichie du précédent (le titre lui-même en fait foi).  Il nous est inconnu, gros de ces 1500 lettres réapparues dans les année 90, de ces centaines d’enregistrements dévoilés par Walfredo Toscanini, petit-fils d’Arturo, par Emmanuela Castelbarco, fille de Wally, captés à l’insu du maestro, gros de ces archives toutes fraîches de La Scala, du Metropolitan Opera, du New York Philharmonic, de l’Italie fasciste etc. Toscanini, Musician of Conscience, c’est-à-dire de courage, de conviction, de droiture, et pourquoi ne pas écrire de foi ? Vis-à-vis de lui même et des siens, vis-à-vis de son pays, et de sa musique.

De lui-même et des siens : Sachs nous le décrit modeste, voire austère, accessible et bienveillant, généreux… C’est ainsi qu’il réglera les notes d’hospitalisation des membres de son NBC Symphony, qu’il refusera de se séparer de ses musiciens condamnés par les réductions d’effectifs de ses orchestres, qu’il repoussera, intègre et désintéressé, honneurs, décorations et autres hochets de nos républiques, qu’il viendra en aide à ses compatriotes victimes du fascisme, qu’il insultera bien souvent ses orchestres (“vous jouez comme des cochons”) mais saura vite s’excuser, avec déférence et humilité, qu’il multipliera les concerts de bienfaisance, de levées de fonds, pendant et après la première guerre mondiale, puis la seconde, pour la Croix-Rouge, pour les ouvriers italiens expatriés, puis rapatriés en Italie à l’aube de la guerre 14-18, pour Pablo Casals, bloqué dans l’Espagne franquiste…

Sachs nous le décrit également avec sa famille, avec les siens, attentionné, prévenant, jamais indifférent. Sachs demeure discret mais ne minimise en rien le tempérament grivois, polisson, égrillard d’un  personnage … disons… juponnier. Il aime aussi provoquer (mais est-ce de la provocation ?). Et puis, tout au long de sa longue carrière, il saura imposer certaines idées dont quelques-unes peuvent aujourd’hui sembler légèrement saugrenues : il insiste pour que tous les musiciens de son orchestre portent le même style de chaussures (Turin 1895), interdiction est faite aux femmes de porter le chapeau lors de ses concerts, les bis sont interdits (il en refusera un à Caruso lors de l’ Opening Night de La Gioconda).

Vis-à-vis de son pays qu’il adore : Toscanini souffre de le voir ainsi subjugué, asservi, puis envahi. Violemment anti-fasciste (son père avait été l’un des premiers à rejoindre les camicie rosse de Garibaldi), il refusera toujours de jouer le Giovinezza  avant ses concerts ou représentations d’opéra ou d’accrocher le portrait du Duce à la Scala. Il sera tabassé à Bologne par les sbires de Mussolini, qui lui fera la leçon et le fera surveiller. Il insistera pour que son nom figure en première place sur cette liste impressionnante d’artistes signataires d’une protestation solennelle adressée au chancelier du Reich contre l’expulsion des chanteurs et musiciens d’orchestre juifs d’Allemagne. Il protestera violemment auprès des autorités fascistes après le suicide de Giuseppe Gallignani. En exil aux États-Unis, il refusera de rentrer en Italie avant que la République ne soit proclamée.

Vis-à-vis de sa musique. S’il faut en croire Sachs, il n’est arrogant, dominateur, sarcastique, cassant, blessant, qu’au service de sa musique. Son énergie demeure sans limites. Il est également intransigeant. Féroce, il effraie, épouvante terrorise Lotte Lehmann, et lorsqu’elle apprend la nomination de Toscanini au MET, Emma Eames démissionne immédiatement, angoissée à l’extrême. Oui, il est féroce, exigeant, tyrannique. Et pourtant, sa rectitude, sa rigueur, sa “conscience” (l’expression vient de Stravinsky) font qu’il est adoré et respecté de ses musiciens. On lui pardonne alors éclats et sarcasmes, crises et jugements à l’emporte pièce. Stefan Zweig le dit, « ses répétitions sont de véritables leçons de morale ». Certaines lubies du maître restent sans réponse, telle cette interprétation de la Cinquième de Schubert avec un orchestre réduit de moitié, ou ce Mozart interprété à toute allure « pour donner la leçon à Koussevitzky » qu’il apprécie peu. Mais l’auteur ne se prononce pas sur la question des tempi, souvent excessifs, adoptés sans vergogne par Toscanini (Schubert, Mozart, Sibelius… alors que son Parsifal demeure l’un des plus lents de Bayreuth !).  Il nous renvoie simplement aux disques et autres vidéos de Tosca.

Cette énorme biographie, absolue, entière, exhaustive, qui cherche son traducteur en français, nous redit tout le drame artistique, personnel, politique, que vécut Toscanini. Elle nous expose une véritable somme, gigantesque, qui nous conte (et retrace et détaille), sans concession aucune, pour notre plus grande satisfaction, la chronique ainsi achevée de Toscanini et de ses consciences.

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