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Une troisième monographie chez Æon pour Gérard Pesson

À emporter, CD, Musique d'ensemble

Gérard Pesson (né en 1958) : Carmagnole, pour ensemble ; Musica ficta, pour piano ; Ne pas oublier coq rouge dans jour craquelé, pour piano, violon et violoncelle ; Six transformations du menuet K.355 de Mozart, pour ensemble ; Neige Bagatelle, pour guitare, piano et violoncelle ; Blanc mérité (avec Roman Opalka), pour ensemble. Ensemble Cairn, direction : Guillaume Bourgogne. 1 CD Æon. Enregistré le 13 mars 2014 à l’Espace de projection de l’Ircam de Paris (n° 2-8 et 15), le 28 avril 2015 au Studio 4’33 d’Ivry sur Seine (n° 1), le 21 mai 2017 au Studio Sextan de Malakoff (n° 9-14, 16). Notice en français et en anglais. Durée : 66’55.

 

aeonaecd1649Cette nouvelle parution est le fruit d’une double complicité : celle de avec l’, qui défend sa musique depuis une quinzaine d’années, et celle qui l’unit au label Æon, gravant ici le troisième album monographique du compositeur. Sont réunies, parmi les six titres proposés, deux œuvres très récentes, Carmagnole et Blanc mérité (avec Roman Opalka). Écrites sur mesure pour les musiciens de Cairn, ces deux partitions antinomiques sont en position symétrique, au début et à la fin de l’enregistrement.

Carmagnole est emblématique de la manière pessonienne, lorsque le compositeur s’empare d’un « objet trouvé », la chanson révolutionnaire bien connue, pour la plier à son désir sonore sans en dénaturer pour autant l’esprit : « celui d’une fête instrumentale allègre et confiante dans l’avenir, » précise-t-il. Frénésie rythmique, pulsations musclées et sonorités acérées, incluant quelques trouvailles savoureuses, ressortent de cet octuor où le piano, la percussion et la guitare font figures de solistes. Une ingénierie méticuleuse, voire un artisanat furieux, sont à l’œuvre pour donner à cette « kermesse sonore » une dimension dionysiaque et jubilatoire. Rompu aux « figures de style » et autres contre-emplois instrumentaux (piano-harpe, guitare percutée, tapping des cordes, etc.) qui traversent l’univers de Pesson, l’ éblouit par son engagement et sa virtuosité.

Les exigences sont les mêmes, mais le projet tout autre, pour Blanc mérité (avec Roman Opalka), où le saxophone () est ici soliste, centre et absence, pourrait-on dire, au sein de l’octuor instrumental dont il n’émerge véritablement qu’à la fin de la partition. L’écriture s’est étalée sur sept années correspondant au temps de recherche du doctorant , qui a soutenu sa thèse en 2017 sous le titre « Analyse d’un processus de fabrication d’une œuvre ». Blanc mérité (avec Roman Opalka) met au cœur du projet la peinture de l’artiste minimaliste franco-polonais (1931-2011), plus précisément ses écrits et commentaires, qui ont irrigué l’imaginaire de . En témoignent les sept titres articulant autant de « moments » sonores qu’il emprunte à l’atelier d’Opalka : Blanc mental, Pinceau n°0, Détail, Blanc mérité… « Peindre en blanc sur fond blanc depuis 2008, c’est ce que j’appelle le « blanc mérité », » souligne le plasticien. Si la présence presque obstinée de la pulsation – « une mécanique inexorable » selon les termes du compositeur – fibre la musique, c’est une dimension plus verticale, une manière spectrale, inaugurée d’ailleurs dans Carmagnole, qui s’entend, infiltrée dès le début par les sons multiphoniques du saxophone. Blanc mérité est un lent processus de filtrage du son (avec l’apparition du saxophone soprano aux deux tiers de l’œuvre) jusqu’à une « exténuation vers l’aigu » qu’expriment les sons-sifflet du soliste et le dernier souffle de l’accordéon.

Entendue en alternance, Musica ficta est un work in progress pour l’apprentissage des pianistes (de 2 à 6 mains) comptant aujourd’hui quelques 90 miniatures, dont six ont été retenues ici. Elles relèvent autant du jeu et de l’invention que du geste stylisé éminemment pessonien. Les Six transformations (sur 27 réalisées) du menuet K.355 de Mozart écrites pour ensemble instrumental sollicitent l’humour autant que la virtuosité. Elles n’en sont pas moins des exercices d’admiration : glissades, dérapages, bégaiements, obstinations animent ce petit théâtre de sons qui n’aurait sans doute pas déplu au fantasque Amadeus.

De même format, Neige bagatelle invoque Georges Perec et la notion de palindrome auquel Gérard Pesson s’exerce ici en convoquant le piano, la guitare et le violoncelle. Ne pas oublier coq rouge dans jour craquelé (moments Proust) est sans doute le titre le plus étrange, mais non moins fruité du compositeur. Il renvoie à l’écriture de Marcel Proust, celle, elliptique, fragmentée, hasardeuse de ses quatre carnets qui sont, pour le compositeur, « tout à la fois une palette et un clavier ». Conçus pour piano, violon et violoncelle, ces six moments musicaux tracés à la pointe sèche consacrent avec une rare justesse l’adéquation de la phrase proustienne et du geste pessonien.

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