unnamed

Dans le théâtre d’ombres d’Alberto Posadas

À emporter, CD, Musique d'ensemble

Alberto Posadas (né en 1967) : Elogio de la sombra ; Tránsito I ; La Tentación de las sombras ; Tránsito II ; Del reflejo de la sombra. Sarah Maria Sun, soprano ; Quatuor Diotima. 1 CD Naïve. Enregistré en février 2014 à Cologne. Durée : 75’49.

 

Posadas-SombrasQue sont l’ombre (sombra) et la lumière en musique ? Visuellement parlant, l’ombre est absence de lumière, ou lumière amoindrie. Dans sa transposition phonique, elle pourrait donc être prolongement, trace du son jusqu’au silence. Et la musique de l’ombre serait fluente, comme dirait Jankélévitch, évanescente, crépusculaire, en un mot nocturne, tous adjectifs qui, en effet, caractérisent bien les compositions de ce très bel album d’, dont l’unité d’inspiration aussi est frappante.

Elogio de la sombra (2012, 20’33) est une œuvre cyclique pour quatuor à cordes, magnifiquement servie par les Diotima, qui interprètent une dramaturgie de poche avec toute la vigueur requise. Cela commence par une sorte de thème en cascade – descente et remontée chromatiques jouées fortissimo et staccato –, lequel sera brièvement repris à la fin, après moult événements tendus entre affolements des tutti et délitements solitaires. Car tout ici est tension et dualité. Premièrement, la construction, qui fait alterner précipitations ou fracas entretenus par d’incessants crescendos et relâchements dans des moments plus lents où l’on entend dans des jeux flautato l’écho lointain d’ombres fuyantes, comme si le son s’évaporait. Ensuite les couleurs, entre le contraste des trilles sur harmoniques éventuellement soutenus par de légers pizzicati donnant le rythme et le gras du violoncelle qui paraît beaucoup plus proche, présent, immédiat. Dans cette musique finalement très visuelle, le grave est-il l’ombre de l’aigu ou est-ce l’inverse ? D’après le livret, cet éloge de l’ombre, d’une part, exploite analogiquement sur un plan visuel le modèle mathématique des courbes de Bézier, ce qui se comprend par la place que prend l’hétérophonie ; et, d’autre part, ne se réfère pas à l’œuvre homonyme de Jun’ichiro Tanizaki, mais, comme tout l’album, à « La Tentation des ombres », texte du Livre des leurres d’Emil Cioran. Et l’on comprend alors que le drame qui se joue ici est intérieur.

Tránsito I (2012, 7’00) pour soprano et alto, peut-être la plus belle pièce du disque, baigne dans une atmosphère onirique, jouant aussi sur le contraste entre notes lancées par l’alto et étirées en écho par la voix, bribes de chant, chuchotis ou grincements de l’archet, borborygmes de (sa voix blanche fait ici merveille) finissant par sortir un mot : umbra (« ombre » en roumain). Le mariage entre la voix et l’alto est bouleversant d’une grâce toute fragile. Le morceau se poursuit directement dans La Tentación de las sombras (2011, 23’16) pour soprano et quatuor à cordes, qui entretient la même relation intime entre voix et instrument, dans une théâtralité tragique, prenante et comme nécessaire : celle du texte de Cioran.

Tránsito II (2012, 6’55), le pendant de Tránsito I, est enveloppé dans le même climat de rêverie, utilisant des procédés identiques. On se prend pour Énée au Enfers, frôlé par des âmes mouvantes… Le cycle se referme sur Del reflejo de la sombra (2010, 18’05) pour quatuor à cordes et clarinette basse. Magnifique, l’alliance des timbres entretient le même théâtre de l’ombre fondé sur la répétition de cellules mélodiques à peine variées et la distorsion du son.

Banniere-clefsResMu728-90

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.