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Les Préludes debussystes en prose de Vanessa Benelli Mosell

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Claude Debussy (1862-1918) : Préludes, pour piano (Livre I) ; Suite Bergamasque. Vanessa Benelli Mosell, piano. 1 CD Decca. Enregistré les 16 et 17 janvier 2017, à Prato (Italie). Durée totale : 57’40.

 

VBenelliMosell, connue pour ses interprétations au disque de Stockhausen, enregistre le premier livre des Préludes de Debussy.

Qu’elle est traître, la musique pour piano de Debussy ! À la considérer distraitement, on pourrait méconnaître sa redoutable exigence, et croire qu’elle se résume à la juxtaposition d’impressions, de brefs épisodes évocateurs, d’éclats pittoresques, dont un jeu exubérant, ou quelques artifices de résonance et de pédale, suffiraient à rendre le sel. Pourtant, pour penser faire l’économie de la rigueur dans une telle musique, il faut passer outre le soin qu’a eu le compositeur d’expliciter ses intentions, surchargeant ses partitions d’indications et de nuances. Les interprètes se heurtent donc tous à la même question : où trouver l’unité, par-delà l’accumulation des petites touches sonores, ce pointillisme apparent ? Comment échapper au double péril d’une lecture trop littérale et d’une vision approximative, où le propos musical s’éparpille pareillement ? Vaincre les Préludes exige du pianiste qu’il se coule, d’une manière ou d’une autre, dans la pensée du compositeur, et en matérialise les contours dans son jeu ; sa liberté d’interprète ne peut se déployer qu’au prix d’une telle concession.

C’est dans Les collines d’Anacapri que , fidèle peut-être à ses origines italiennes, résout la difficulté de la façon la plus satisfaisante : dans l’élan d’un tempo allègre, elle trouve à souligner la fibre populaire des mélodies en mode pentatonique – même dans le passage central plus languissant, avec ses rythmes curieux de habanera –, mais sans oublier les jaillissements de notes aiguës qui figurent des rayons de soleil ou des cris de joie. Continuité narrative et correspondances baudelairiennes trouvent ici à s’accorder.

D’autres pages de ces célébrissimes Préludes souffrent d’avoir été visiblement moins mûries. On trouve de loin en loin une tendance malheureuse à souligner un détail de la partition jusqu’à l’emphase, pour en ignorer d’autres sans l’ombre d’un regret. Si, par exemple, le forte du pénultième accord de Danseuses de Delphes semble outrancier, c’est qu’il jure avec le mouvement évanescent des réminiscences sur lesquelles s’achève cette pièce. De ce maniérisme épisodique découlent des cahots que la musique prise dans son ensemble n’explique pas, une sensation d’arbitraire pénible et des nuances globalement trop fortes, particulièrement dans Le vent dans la plaine ou dans les échos de La sérénade interrompue, bien loin des vœux de Debussy : « lointain », « estompé », « en s’éloignant ».

Au fond, c’est d’un manque de rigueur dans la rigueur qu’il s’agit, et l’intelligibilité de la musique en pâtit : dans Ce qu’a vu le vent d’Ouest, le sommet dramaturgique du cycle, les sautes d’humeur et de tempo ne rendent justice ni à l’esprit, ni à la lettre de la partition. Quant aux pages plus dépouillées (Des pas sur la neige, La fille aux cheveux de lin), elles sont plus unies, mais n’échappent pas au soupçon de prosaïsme. De la Suite Bergamasque, on retient un Clair de lune soigné ; mais dans la discographie récente, la réussite de Seong-Jin Cho demeure sans comparaison.

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  • fralab

    Tout à fait d’accord avec vous. Cette interprétation n’est ni rigoureuse, ni poétique, sans commune mesure avec la sublime interprétation de Seong-Jin Cho. Le Passepied de la Suite Bergamasque est un véritable massacre, nerveux et sans nuances. Aucune des indications de Debussy n’est respectée. Je ne comprends pas qu’une telle interprétation puisse sortir chez Decca…

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