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Bâle : un Lac des cygnes entre deux eaux

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Bâle. Theater Basel. 20-I-2018. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Le Lac des cygnes, ballet en 2 actes (version de Saint-Pétersbourg). Chorégraphie : Stijn Celis. Décors : Jann Messerli. Costumes : Catherine Voeffray. Lumières : Fred Pommerehn. Vidéo : Philipp Contag-Lada. Avec : Annabelle Peintre, Odette/ Odile ; Frank Fannar Pedersen, Siegfried ; Jorge García Pérez, Rothbart ; Ayako Nakano, la Reine ; Debora Maiques Marin, le Fou du Roi. Ballet du Theater Basel. Sinfonieorchester Basel, direction : Thomas Herzog.

ldc6 revoit et corrige pour Bâle le Lac des Cygnes qu’il avait conçu en 2006 pour Berne où il fut le directeur artistique du ballet de 2004 à 2007. Malgré quelques problèmes de lisibilité, sa vision novatrice mérite le détour.

Des trois grands ballets de Tchaïkovski, le Lac des Cygnes (premier ballet dû à un « compositeur symphonique » et pour beaucoup « le ballet des ballets ») est celui dont le pouvoir émotionnel génère certainement les plus grandes attentes en termes de mise en scène. Créé en 1877, l’année du mariage désastreux du compositeur, le Lac des cygnes peut se lire comme l’exorcisme créateur de ses questionnements sentimentaux. Ce Prince Siegfried, que toute une société pousse au mariage mais qui rêve d’ailleurs, est de plus en plus considéré par les chorégraphes actuels comme le double du Prince Piotr Ilitch. L’on sait vraiment gré à de s’inscrire lui aussi dans cette veine (Neumeier en 1976,  Mats Ek en 1987, en 1995, sans oublier le très impressionnant Bertrand D’At en 1998) qui nous épargne les poses compassées de tant de versions qui, encore aujourd’hui, ne sont qu’interminables prétextes à la vanité d’une virtuosité sur pointes pour de soporifiques matinées familiales.

Celis a choisi la version de Saint-Pétersbourg de 1895, beaucoup plus courte (1h40, deux actes au lieu de quatre) que celle que nous connaissons, pour laquelle Modest, le frère du compositeur, avait remodelé l’argument de Vladimir Begichev, Marius Petipa et son adjoint en ayant revu la chorégraphie. « Cuisante déconvenue » pour son auteur à sa création dans une version déjà charcutée par Moscou, l’œuvre connut un succès posthume. Régulièrement démembré, le Lac des Cygnes dans une version intégrale avoisinerait la durée des Maîtres-chanteurs, affirmait John Cranko ! À Bâle, un temps de deuil est nécessaire pour apprécier la pleine mesure d’un choix dramaturgique qui ressemble à un best of (2 150 mesures délaissées tout de même !)

Au sein de rares mais signifiants éléments de décor (château gonflable, chevreuil, montagnes maternantes, carlingue de Boeing), on est sous le charme du style très convaincant du chorégraphe dans son intégration gracieuse de la tradition (courses éperdues, portés et autres figures balisées) à une rafraîchissante modernité d’ensemble (réinvention de la célébrissime Danse des petits cygnes, dévolue ici à l’énergie tapageuse de quatre Ministres). De même la grande beauté des lumières de Fred Pommerehn et les costumes séduisent. Il faut ainsi un temps pour se rendre compte que la soirée ne sera pas que divertissante et pour comprendre où Celis veut en venir. De très beaux moments (chute et envol d’un immense velum bleu en ouverture, superbe scène de poursuite aérienne au travers des nuages) sont loin de constituer un fil conducteur aussi lisible que celui de la lecture sans temps morts (assurément la plus forte à ce jour, même si inexplicablement oubliée des tabloïds) que le regretté Bertrand D’At avait réglée pour l’Opéra du Rhin. On s’interroge donc beaucoup au fil d’un Acte I au poids plume.

Pourtant, on avait bien remarqué que la troupe des cygnes respectait une certaine parité hommes/femmes. Ce n’est qu’après l’entracte que l’on en comprend le pourquoi, en voyant le très perturbé Siegfried, trépignant d’un pied sur l’autre comme le reste du troupeau, se métamorphoser in fine en cygne. Dommage que l’inédit de cette impressionnante conclusion (rappelons que le Lac des Cygnes a eu droit au fil de son histoire, non seulement à différentes versions, mais aussi à différentes fins) voie sa force un peu atténuée par la réapparition moins lisible de la Reine et surtout d’un Rothbart dont on ne saisit pas bien le soudain désespoir.

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De la même manière que l’on a déjà loué ministres et princesses déchaînés, l’on n’aura qu’éloge pour la troupe au grand complet. Dans cet écrin, se distinguent le Siegfried idéalement gauche et habité de Franck Fannar Pedersen, le Rothbart maléfique, très meneur de revue, de Jorge García Pérez, la Reine joliment croquée d’, le Fou du roi (devenu ici Folle du Roi) de Debor Maiques Marin, mutine à souhait, et bien sûr l’impeccable technique d’, logiquement Odette et Odile. Le , auquel le Lac des cygnes donne l’occasion de faire briller les sonorités de ses solistes (merveilleux violon solo, harpe, clarinette, rivalisant de russéité) met, sous la baguette du jeune , quelque temps à intégrer une percussion que certains reprochent encore au grand compositeur russe, pour s’élever, en même temps que le plateau, à une homogénéité d’une prenante intensité.

Beau succès pour une soirée à guichets fermés, qui prouve une fois encore la fascination exercée par les multiples zones d’ombre d’une œuvre envoûtante dont les auscultations successives mettent aussi en valeur la hauteur et l’urgence de l’inspiration.

Crédits photographiques : © Werner Tschan

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