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Michel Legrand et Natalie Dessay : vingt jours de la vie d’une femme

À emporter, CD, DVD, Opéra

Michel Legrand (né en 1932) : Between yesterday and tomorrow (The extraordinairy story of an ordinary woman), écrit par Alan et Marilyn Bergman. Avec : Natalie Dessay, soprano ; London Studio Orchestra, direction : Michel Legrand. 1 CD+1 DVD Sony. Enregistré à Londres au Air Studio du 20 au 28 septembre 2016 (orchestre) et à Paris au Studio de la Seine (voix). Livret bilingue (anglais/français). Durée : 59’32 (CD) et 26’ (DVD).

 

between_yesterday_an_cover_750x674_88985410492_en reprend le flambeau, déposé il y a presque un demi-siècle par Barbra Streisand, de Between yesterday and tomorrow (L’histoire extraordinaire d’une femme ordinaire). La découverte de cette ambitieuse et très zweigienne évocation d’une vie humaine est aussi l’occasion de faire le point sur l’art protéiforme de .

« Monodrame lyrique » est probablement ce qui semble le mieux caractériser cette suite de chansons pour soprano et grand orchestre, dont le texte est né il y a presque un demi-siècle de la plume d’Alan et Marilyn Bergman (paroliers des Moulins de mon cœur, de Yentl…). Destinée à Streisand, la vedette de Funny girl, cette dernière, raconte le compositeur, fut effrayée par un cycle qui mettait en musique la naissance et la mort de son héroïne. lui-même abandonna, au-delà de la moitié, la composition de cette œuvre à l’originalité annoncée… , pas loin de faire figure de réincarnation française de Streisand, fan auto-déclarée du compositeur, avec qui elle a déjà partagé quelques aventures musicales, n’a pas les pudeurs de la pétulante Barbra (qui enregistra tout de même les titres les plus « inoffensifs » de l’audacieuse partition) et s’empare de l’héritage inespéré avec une gourmandise volontariste. Elle naît (étonnant Birth avec ses mots sans syntaxe posés sur une impressionnante arche musicale façon lever de soleil de la Symphonie alpestre), fait l’enfant, aime, vit et meurt dans un poignant Last Breath. Sur un tapis orchestral somptueux (du rutilant ), tissé de judicieux interludes, et qui convoque l’art de la fugue que Legrand pratique en expert depuis Peau d’âne, les cavalcades morriconiennes, mais aussi quelques citations extrêmement bien intégrées (Aranjuez sur le final), l’ex-Reine de la Nuit devient la Reine de la Vie. Son anglais est si attentif que l’on s’étonne çà ou là d’un « th » manquant à warmth. Elle chante. Il dirige. L’osmose est palpable.

Tous deux élèves de l’exigeante Nadia Boulanger, avant d’être tous deux longtemps regardés de haut, Michel Legrand est loin de bénéficier de la reconnaissance musicale enfin accordée à son confrère Philip Glass. Aujourd’hui tous deux octogénaires et tous deux populaires, celui-ci se voit courtisé par les scènes lyriques de la planète quand celui-là peine à délaisser le music-hall et les musiques de films (telle celle, remarquable, pour le récent La rançon de la gloire de Xavier Beauvois). De fait, Michel Legrand est surtout pris au sérieux pour l’opéra cinématographique unique et très inspiré qu’il inventa avec Jacques Demy : Les Parapluies de Cherbourg. Avec la comédie musicale Les Demoiselles de Rochefort, Demy et lui firent mieux que l’Amérique. Il n’est pas interdit alors de se demander : que serait devenu Legrand si l’appel des sirènes hollywoodiennes ne lui avait pas fait traverser l’océan ? Sa science de l’orchestration est restée confondante, mais il lui a manqué trop souvent cette profondeur, à lui qui refusa la réplique des Parapluies que lui proposa Demy en 1982, cette bouleversante Chambre en ville que sut si bien occuper Michel Colombier et dont le glas des regrets semble sonner au début de l’avant-dernier numéro, celui qui porte le rôle-titre, justement.

Between yesterday and tomorrow, que l’on quitte la gorge nouée, et qu’on serait curieux de voir mis en scène au-delà du succès annoncé en simple récital, porte tout cela, qui fait cohabiter les codes de la comédie musicale américaine et une certaine mélancolie toute française, bien au-delà du simple divertissement.

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