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Regard pluriel sur Philippe Boesmans et son œuvre

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Philippe Boesmans, un parcours dans la modernité. Ouvrage collectif sous la direction de Cécile Auzolle. Editions Aedam Musicae. 301 p. 30 €. Septembre 2017.

 

LivreSous la direction de , auteur de Vers l’étrangeté, ou l’opéra selon (2014), ce nouvel ouvrage autour du compositeur propose un regard pluriel sur son parcours et son œuvre, mais ouvre aussi sur quelques problématiques plus vastes.

Il est presque antinomique qu’existe un ouvrage scientifique consacré à la personnalité de , lui qui se veut praticien plus que théoricien (c’est avec des musiciens, et non avec des cours de composition, que l’artiste a appris le métier), lui qui défend la volonté de créer une musique affable tout autant qu’accessible, lui qui souhaite se tenir à distance de « toute posture intellectualisante », comme l’indique d’ailleurs bien dans l’introduction de cet ouvrage édité après un colloque consacré au musicien en l’honneur de son 80e anniversaire.

Il faut aller au-delà de sa structure très classique (« Une vie », « Une œuvre », « Des expériences », « Quelques regards ») pour cerner la richesse de ce livre composé d’écritures et de regards éclectiques. La première partie, « Une vie », traduit bien ce constat. Elle n’est pas construite comme une « simple » biographie, bien que toutes les grandes étapes du parcours de Philippe Boesmans y soient bel et bien retracées. De « l’école liégeoise » de « musiques nouvelles » (avec à ses côtés, notamment, Henri Pousseur) à l’évocation du rôle de Gerard Mortier dans l’accomplissement du compositeur au sein du monde opératique, nous retiendrons le témoignage vivant et juste de Pierre Bartholomée, chef d’orchestre de l’ensemble Musique Nouvelle et ami du musicien (Du temps des potaches aux feux de la rampe). Le maître de conférences Guillaume Bourgeois, spécialisé en histoire contemporaine, redonne par la suite leur juste mesure aux engagements de Philippe Boesmans au sein du parti communiste, et à leur portée dans son œuvre musicale.

C’est surtout le regard que porte le musicien sur son univers de création qui jaillit de cette étude, entre son dédain du confort d’une résidence et la remise en cause de l’indépendance du créateur vis-à-vis de son mécène (privilège qu’il accepte pourtant à La Monnaie durant plus de vingt ans), entre sa perception d’un service public assumé par l’État concernant la création artistique et une société de consommation qui contraint à assumer l’élitisme.

Mais c’est aussi la mise en lumière d’un tourment continuel vis-à-vis du monde qui amène l’auteur à conclure que « de la même façon qu’il y a eu successivement plusieurs compositeurs en Philippe Boesmans, il y eut en lui plusieurs personnes politiques ». De son parcours radiophonique restitué minutieusement par Philippe Dewolf, ancien chroniqueur à la RTBF, c’est l’attrait de Boesmans pour ses collaborateurs littéraires, par opposition aux professionnels de la musique, qui retient l’attention, signe avant-coureur de sa carrière à l’opéra. Cette lecture agréable, rendue vivante par de larges citations et de longs témoignages, s’interrompt brutalement à cause d’une chronologie et d’un catalogue qui auraient été mieux positionnés en annexe, pour enfin reprendre de plus belle quelques pages plus loin.

Avec comme fil rouge l’idée que « le compositeur est d’abord un auditeur » (Tous auditeurs, Béatrice Ramaut-Chevassus), la deuxième partie distille le traitement des claviers de Fanfare I et Fanfare II (Thomas Lacôte), les « citations de style », avec l’exemple de l’opéra Yvonne, princesse de Bourgogne créé en 2009 à Garnier (Yves Balmer), et s’arrête naturellement sur son œuvre phare, Reigen, autour de la dernière production de Stuttgart en 2016. La troisième partie de l’ouvrage s’attarde de manière plus globale sur l’œuvre de Boesmans « à l’échelle du théâtre » (Benoît Mernier, puis Matthew Jocelyn), sur sa combinaison au cinéma pour le film Rendez-vous avec un ange (Jérôme Rossi), sur les « musiques additionnelles » dans les productions Wintermärchen, et sur un focus du livret de Julie (Julie Obert). Points de vue (Bernard Foccroulle), réception des œuvres dans la presse flamande et hollandaise (Frederic Delmotte), comme au Pays de Galles (Edward Campbell) et enfin la transcription de la table ronde du colloque, clôturent ce livre, affirmant encore plus l’éclectisme des regards, traduisant surtout l’impossibilité d’une perception unique d’un art, quel qu’il soit.

Mais cet ouvrage traduit aussi la méthodologie propre et les difficultés d’un musicologue spécialisé en musique contemporaine (« à l’époque des communications virtuelles, […] il est difficile pour le chercheur de retracer objectivement la genèse des œuvres et leur contexte d’éclosion. ») La volonté qu’ont les analystes à « classer » les œuvres (moderne, postmoderne, antimoderne ?) est aussi mise à mal, tout comme le sens à donner à la notion de « modernité », embarquant le lecteur dans une réflexion passionnante sur le rapport au passé ou bien encore le progrès. Pour quel objectif au final ? Défendre une singularité artistique.

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