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Katia Kabanova à Nancy ou l’implacable fuite du temps

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra national de Lorraine. 28-I-2018. Leoš Janáček (1854-1928) : Kát’a Kabanová (Katia Kabanova), opéra en trois actes sur un livret du compositeur, d’après la pièce L’Orage d’Alexandre Ostrovski. Mise en scène : Philipp Himmelmann. Décors : David Hohmann. Costumes : Lili Wanner. Lumières : François Thouret. Avec : Helena Juntunen, Katia ; Leah-Marian Jones, Kabanikha ; Peter Wedd, Boris ; Éric Huchet, Tikhon ; Alexander Teliga, Dikoï ; Trystan Llŷr Griffiths, Koudriach ; Eléonore Pancrazi, Varvara ; David Ireland, Kouliguine ; Caroline MacPhie, Glacha ; Marion Jacquemet, Fiekloucha ; Valérie Barbier, une Femme ; Taesung Lee, un Homme. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (direction : Jacopo Facchini) ; Orchestre symphonique et lyrique de Nancy ; direction : Mark Shanahan.

Katia Kabanova à l'Opera National de LorraineDans un huis clos étouffant et en perpétuelle mutation, offre à l’écrin idéal pour une nouvelle incarnation transcendante.

Quand s’ouvre le rideau sur cette nouvelle production de Katia Kabanova, due à et son équipe, on pense immédiatement à celle de Christoph Marthaler, créée à Salzbourg sous les auspices de Gérard Mortier et redonnée notamment à Paris. Dans le décor réaliste et détaillé de David Hohmann, avec les costumes flashy des années 80 de Lili Wanner, nous revoici dans une HLM de l’ex-Allemagne de l’Est ou de la Russie soviétique, non pas cette fois dans la cour intérieure, mais face à deux étages de couloirs superposés au papier peint fleuri et rythmés par les portes des appartements. La Volga, que Koudriach admire au début de l’œuvre, n’est qu’un reflet à travers des vitres de verre dépoli. Dans cet univers clos, terne et carcéral, chacun s’épie et tente de survivre, ou songe à fuir. Le temps semble s’être arrêté, le cadre de vie paraît immuable…

Pourtant, tout au long de l’heure trois quarts que dure le spectacle (donné sans entracte), le mur du fond de ces deux étages ne cesse pas d’avancer de jardin à cour, découvrant de nouveaux détails réalistes (un ascenseur, des aquariums, un hall d’entrée où s’immisce la pluie extérieure etc.), assurant presque à eux seuls la variété des entrées, des perspectives et des interactions. Fruit de la virtuosité de Philippe Himmelmann, qui en utilise les moindres ressorts, et du professionnalisme des équipes techniques de l’Opéra national de Lorraine, mais aussi évocation de la Volga qui s’écoule juste derrière, cette métaphore du temps qui passe et qui, peu à peu, fait évoluer les âmes, n’ouvre ses griffes que pour permettre à Katia de s’échapper par le suicide, avant de se refermer aussitôt.

Pour ce personnage central de Katia, Philipp Himmelmann n’a eu qu’à s’appuyer sur l’incomparable talent scénique de la toujours fascinante . Lumineuse dans sa simple robe rouge, alternant avec aisance aigus filés ou transperçants et toutes les irisations vocales de la souffrance, la soprano finlandaise se consume littéralement, incarnant à la perfection et tout en subtilité la chute intérieure de Katia, depuis l’évocation presque enfantine de ses rêves brisés jusqu’à l’autoflagellation et à l’autodestruction, jusqu’à la folie. Face à Katia, victime autant de ses démons intérieurs que de l’oppression de son entourage, sa belle-mère Kabanikha trouve en une interprète de choix, éructant ses propos venimeux et ravageurs. Il n’était pas absolument nécessaire de la rendre vulgaire par le costume et les attitudes (choix du metteur en scène, visiblement), mais elle sait y être impeccablement et irrésistiblement odieuse.

Katia Kabanova à l'Opera National de Lorraine

est en parfaite adéquation avec le personnage de Tikhon, immature, couard et falot, totalement soumis à sa mère, et dont les velléités de rébellion ne sont que de façade. Dans le rôle ambivalent de Boris, l’amoureux de Katia et qui personnifie pour elle l’espoir d’un ailleurs comme le poids du péché, alterne douceur et intensité, avec un registre aigu parfois engorgé mais toujours sonore et vaillant, même lorsqu’il doit se faire entendre depuis la coulisse où le cantonne souvent la mise en scène. Ainsi, ses adieux à Katia ne se feront que dans l’imagination délirante de la soprano seule en scène. Aucune fausse note ne vient ternir d’ailleurs la distribution soignée qu’a su réunir l’Opéra national de Lorraine jusque dans les plus petits rôles. On y apprécie entre autres le juvénile et tendrement poétique Koudriach de , le sombre et envoûtant timbre d’ en Varvara délurée et libérée, ou le Dikoï rustaud, voire brutal, d’.

, à la tête d’un Orchestre symphonique et lyrique de Nancy des bons jours et  réactif, privilégie l’épanchement lyrique à l’âpreté. Avec Jenůfa, Katia Kabanova n’est-il pas musicalement le plus facilement accessible, le plus classique de facture, le plus lyrique justement des opéras de , celui où la complexité rythmique ou la violence des dissonances et des timbres sont les moins exacerbés ? Un peu lisse à certains moments, cette direction attentive et soignée trouve son accomplissement dans des climax (finale de l’acte I notamment) à la texture orchestrale de toute beauté.

Crédit photographique : Helena Juntunen (Katia),  (Varvara) /  (Boris),  (Koudriach) © Opéra national de Lorraine

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