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La Tempête de Frank Martin à Sarrebruck

La Scène, Opéra, Opéras

Sarrebruck. Staatstheater. 27-I-2018. Frank Martin (1890-1974) : Der Sturm (La Tempête), opéra en trois actes d’après la pièce de Shakespeare, version originale. Mise en scène : Lorenzo Fioroni. Décors : Rolf Käselau. Costumes : Katharina Gault. Avec : Hiroshi Matsui, Alonso ; Peter Schöne, Prospero ; Roman Payer, Ferdinand ; Carmen Seibel, Miranda ; Markus Jaursch, Caliban. Chœur du Théâtre national sarrois. Orchestre national de Sarre, direction : Roger Epple.

Roman Payer (Ferdinand), Carmen Seibel (Miranda), Peter Schöne (Prospero)Une mise en scène peu convaincante et une équipe musicale de haut vol pour une partition majeure de l’après-guerre.

L’opéra du XXe siècle est une malle aux trésors, il suffit de fouiller un peu pour y trouver des joyaux : les multiples maisons d’opéra de la province allemande ne s’en privent pas, sans que cela ne chasse leur public. Ni vraiment inconnue, ni vraiment familière, La Tempête du compositeur suisse mérite bien qu’on s’y intéresse. Créée en 1956 à Vienne, issue de la plume d’un compositeur déjà sexagénaire nourrissant inlassablement son inspiration aux plus hautes sources littéraires, l’œuvre est très loin des avant-gardes de son temps, et on peut même lui trouver moins d’aspérités que dans les opéras de Britten, plus jeune que Martin d’une génération. La qualité suprême de sa musique, cependant, tient d’abord à la profonde sensibilité littéraire de Martin, qu’il partage avec Britten et qui donne aux mots de Shakespeare toute leur puissance d’imaginaire (on n’en dira pas autant de Thomas Adès, compositeur d’une plus récente Tempête tristement clinquante selon nous, mais réussie pour d’autres : Clef ResMusica pour l’enregistrement EMI). L’intensité philosophique de l’expérience mentale de Prospero, dont l’aboutissement est atteint dans le dernier monologue, celui du renoncement, montre cet art tout de simple expressivité et de confiance dans le mot chanté : on ne peut que penser à son œuvre la plus célèbre, les Six monologues de Jedermann, et penser aussi à Dietrich Fischer-Dieskau, pour qui le rôle a été écrit. est d’un format plus modeste, mais il fait preuve d’un sens du mot et d’une éloquence très honorable : dommage seulement que le metteur en scène fasse de lui à ce moment un vieillard brisé, alors que la renonciation de Prospero à la domination qu’il impose à la nature est faite au contraire en pleine possession de ses moyens.

Ce grave contresens est le plus gros point noir d’un spectacle qui, pour le reste, est agréable à voir et divertissant (les scènes comiques, que Martin n’a pas sacrifiées, et qui auraient pu ici être un peu plus légères). C’est un peu court, sans doute, et l’idée de départ du spectacle (une fête de famille qui tourne à la débandade) n’est pas plus qu’un moyen de contourner le mystère au cœur de la pièce ; et Fioroni aurait mieux fait de faire confiance à la force de la musique – après cette admirable ouverture maritime, à quoi bon ces sons de vagues et de tonnerre, ces petits oiseaux, ces amplifications malhabiles ? Le chœur, à qui Martin a confié le personnage d’Ariel, est présenté sous le costume 1900 des domestiques hommes et femmes de la fête, et leur apparition, en groupes plus ou moins fournis, rythme le spectacle et donne de la variété à la scène – mais qu’est-ce que tout cela nous dit sur La Tempête ?

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La principale satisfaction de la soirée vient donc de la musique : outre , c’est le couple juvénile qui remporte tous les suffrages, le fluide et élégant ténor de en Ferdinand, et surtout la voix chaleureuse et mobile de , dont chaque apparition est une sensation. Autour d’eux, une troupe solide, aux voix assez diversifiées pour que chacun des nombreux personnages soit clairement caractérisé, démontre un fait bien connu : rien de tel qu’une rareté pour souder une troupe et la mener à son meilleur niveau. C’est d’ailleurs vrai aussi pour l’orchestre : Martin offre une orchestration pleine de couleurs, œuvre d’un magicien qui ne lésine pas sur les plaisirs sonores les plus immédiats, et l’orchestre de Sarrebruck y fait sous la direction de une démonstration convaincante de bout en bout. Les grandes maisons ont leurs mérites, mais le monde de l’opéra serait bien monotone sans des soirées comme celle-là.

Crédit photographique : © Martin Kaufhold

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