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À l’opéra, la transcendance à l’épreuve des diktats de l’apparence

Regardons rapidement les nouveaux visages apparus ces dernières années sur les pochettes de disques, pour ne parler que de ceux qui sont restés : la gracieuse , l’impériale Elīna Garanča, la sensuelle , le sourire de … Du côté des hommes : le ténébreux , le solaire Juan Diego Flórez, le musculeux , le sexy … Tous d’excellents chanteurs me direz-vous !

Maintenant, regardons ceux qui se font plus discrets : pourquoi les enregistrements des magnifiques et Sondra Radvanovsky sont si confidentiels ? Pas assez jeunes et angéliques les deux sopranos ? Et pourquoi , actuellement une des plus belles voix du bel canto, ne dispose pas de la même couverture médiatique que ses collègues ? Le regretté était-il un ténor si dispensable pour être ainsi snobé par les maisons de disques ? Rappelons que, malgré son obésité, il était l’un des seuls à pouvoir chanter le rôle d’Apollon dans le Daphné de . Un comble peut-être pour les mauvais esprits qui n’acceptent pas l’idée que l’opéra est un art de la transcendance.

On ne peut aujourd’hui que constater qu’une dictature de l’apparence, insidieusement orchestrée par les maisons de disques et les metteurs en scène, s’est imposée dans le monde de l’opéra. A ce titre, les propos tenus par lorsqu’il a congédié Daniela Dessì d’une production de la Traviata sont instructifs. Invoquant sa liberté artistique, le décoratif metteur en scène avait déclaré avec une délicatesse peu commune qu’« une femme d’un certain âge et avec ces rondeurs n’est pas crédible dans le rôle de Violetta. ». La soprano a pour sa part expliqué que l’« on chante non avec son corps, mais avec sa voix ». Vieux débat ouvert il y a maintenant plus de cinquante ans par la diva assoluta du XXsiècle.

: l’invocation d’un exemple déformé par l’ère de l’image

L’exemple de est en effet souvent invoqué en ce qu’elle est l’une des premières à avoir eu une réflexion sur l’adéquation du physique du chanteur avec le rôle qu’il est censé incarner. Par ses propos, Zeffirelli s’inscrit dans le sillage de celle qui, sous l’impulsion de Luchino Visconti, a perdu plus de 30 kilos afin d’épouser l’image idéale des frêles héroïnes belcantistes et incarner une Traviata de légende qui achèvera sa divinisation.

Pour autant, cette invocation est surprenante car on semble oublier que ce n’est pas son régime qui a fait d’elle une star. Sa carrière internationale s’emballe dès 1949 avec des cachets parfois mirobolants, et personne n’a attendu d’elle qu’elle maigrisse pour avoir une carrière. Ce point est central car il montre que l’époque lui a laissé sa chance. Or, ce qu’elle s’est infligé pour être en adéquation avec les rôles (et accessoirement essayer de combler un manque personnel) est devenu une véritable tyrannie que tout le monde semble aujourd’hui avoir assimilé comme normale.

Il faut dire que cette approche a été relayée et martelée au moment où l’opéra est entré dans l’ère de l’image. Partant du postulat que l’opéra serait un art similaire au théâtre ou au cinéma, les professionnels ont insidieusement fait endosser au public des attentes et des questions : pourquoi ne pas exiger des chanteurs le même investissement corporel que les stars du grand écran ? Pourquoi ne pas choisir des ténors qui ont le physique du jeune premier et des sopranos glamour pour mourir en beauté ?

Laissez-nous la transcendance !

A ce jeu-là, Montserrat Caballé n’aurait jamais fait la carrière qu’on lui connait et on atteint là les limites d’un système qui propulse trop rapidement les beaux minois en les laissant ensuite faire leurs preuves au risque de se brûler. Or, s’il est agréable de voir sur scène de belles silhouettes, on ne peut en faire, à l’opéra, un critère absolument discriminant. Pourquoi ? La jeune Callas, Pavarotti, Caballé, Sutherland, Norman … Imaginez-vous l’opéra sans ces géants qui ont fait vibrer les scènes du monde entier à une époque où les rides et un excès de poids n’empêchaient jamais l’émotion du mélomane et les triomphes ?

Entendons-nous bien, il ne s’agit nullement ici de vouer aux gémonies les barihunk – après tout, on a parfaitement le droit d’être gaulé comme un dieu grec et de savoir bien chanter – mais plutôt de préserver une diversité en se posant la question suivante : est-ce que le milieu qui fabrique, promeut et diffuse l’opéra est encore capable de faire reconnaitre le talent d’un artiste indépendamment de toute question d’apparence ? Est-ce que les maisons de disques auraient tout misé sur Montserrat Caballé, ou Pavarotti aujourd’hui ? Est-ce qu’un metteur en scène aurait été assez fou pour accepter de laisser jouer Lucia à plus de 60 ans comme elle l’a fait au Met devant un public en délire !

A l’opéra, on pouvait chanter Lucia à 60 ans. On pouvait être une Norma obèse. On pouvait être un Rodolfo empêtré dans un physique encombrant. Ces fabuleux artistes l’ont fait car le physique compte peu dans cet art de la transcendance, comparable à aucun autre, et qui, dans un monde de plus en plus formaté, était encore l’un des rares à offrir cette respiration, cette joie malicieuse de voir une grosse dame de 50 ans sublimer la souffrance de jeunes héroïnes.

D’ailleurs, les attentes du public ont-elles autant changées qu’on veut nous le faire croire ? n’a jamais été aussi adulée que depuis sa prise de poids et peu importe au fond les nouvelles rondeurs de sa Traviata. Elle affiche complet car c’est sa voix et l’aura qu’elle lui procure qui emplissent la salle. Le reste n’est que bonus et doit le rester.

Alors, plutôt que de vouloir à tout prix soumettre les chanteurs au diktat de la crédibilité physique dans des mises en scène repoussant les limites de la provocation, la véritable transgression ne serait-elle pas de continuer à croire en cette transcendance et de laisser l’opéra en être le fer de lance, envers et contre tout ?

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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