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À Berne, Lana Kos illumine Il Trovatore

La Scène, Opéra, Opéras

Berne. Stadttheater. 30-I-2018. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Il Trovatore, opéra en quatre actes sur un livret de Salvatore Cammarano et Leone Emanuele Baldare d’après la pièce « El trovador » d’Antonio Garcia Gutiérez. Mise en scène : Markus Bothe. Décors : Kathrin Frosch. Costumes : Justina Klimczyck. Video : Fritz Gnad. Lumières : Berhard Bieri. Avec : Martin Muehle, Manrico ; Lana Kos, Leonora ; Jordan Shanahan, Il Comte di Luna ; Agnieszka Rehlis, Azucena ; Young Kwon, Ferrando ; Amber Ophein, Ines ; Nazariy Sadivskyy, Ruiz ; David Park, Un tzigane ; Andres del Castillo, Un messager. Chœurs du Konzert Theater Bern (chef de choeur : Zsolt Czetner), Berner Symphonieorchester, direction musicale : Joche Hochstenbach.

Foto: © Philipp ZinnikerQuand bien même Il Trovatore de reste l’un des opéras parmi les plus populaires du répertoire lyrique, il est de plus en plus rarement monté, principalement en raison de la difficulté de trouver les chanteurs adéquats pour les quatre principaux rôles. Un défi vocal que le Musik Theater Bern relève avec succès, s’appuyant sur une distribution belle homogène et engagée.

À Berne, c’est le chant, le chant verdien qui gagne, alors que le spectacle théâtral est d’une pauvreté désolante. Le metteur en scène , dont nous avions déjà pu explorer les limites théâtrales dans Le Nozze di Figaro de Mozart en décembre 2016, n’évite pas le piège de la caricature dans cet opéra typique de bel canto où la direction d’acteur est d’une importance primordiale. Certes, il est malaisé de diriger des acteurs dans la succession de ces longues romances qui jalonnent l’œuvre de Verdi, mais ici on ne fait que rythmer les entrées et les sorties. Imaginant les compagnons de Manrico comme de violents soldats, il les mène à se battre et à tenter de violer une femme. Des scènes inabouties d’autant plus ridicules que ces « soldats » sont vêtus d’un marcel et de culottes bouffantes du pire effet. Le chœur de l’Opéra de Berne, par ailleurs bien préparé vocalement, est composé de chanteurs en majorité aux tailles rebondies ; c’est porter bien peu de déférence à leur humanité que de les attifer de la sorte. Le royaume d’Aragon semble bien pauvre à voir la laideur des costumes de .

Si cette année on a abandonné les échelles comme éléments de décor, les chaises les ont remplacées, comme dans presque toutes les mises en scènes de ces dernières années. Elles sont d’une grande inutilité, à part gêner le déplacement des chanteurs. Spécialiste des décors demandant aux protagonistes une condition physique supplémentaire à celle qu’il faut pour chanter (à l’instar des échelles et des trappes des Nozze di Figaro de l’an dernier),  habille la scène avec une maisonnette plantée comme une île sur un plateau tournant. La bâtisse s’élève ou s’abaisse laissant un fossé dans lequel se jette le chœur, ou s’extraient les protagonistes dans des attitudes faisant plus penser à des courses d’obstacles qu’à des déplacements naturels.

Néanmoins, malgré cet environnement impersonnel et peu inspirant, les protagonistes, portés par la musique de Verdi, chantent avec conviction. À commencer par la soprano qui offre une interprétation totalement habitée de son personnage. Possédant le rôle dans toute son intensité, elle incarne une Leonora transcendée par un amour la submergeant malgré elle. Avec un chant d’une autorité prenante, elle crée par petites touches vocales l’image d’une jeune femme amoureusement surprise dans un magnifique Tacea la notte placida, se remémorant avec douceur sa rencontre avec le trouvère. Elle tisse son destin fatal jusqu’à ses scènes finales où elle se révèle plus grande encore qu’on l’avait entendue jusque là. Dès la deuxième scène du troisième acte, domine outrageusement le plateau de sa présence vocale envahissante. Non pas dans l’excès, encore qu’elle ne manque pas de puissance, mais dans l’affirmation de sa personne. Si sa jeune carrière ne l’autorise pas aujourd’hui à la folie vocale d’une Diana Damrau à laquelle fait immanquablement penser, elle est bouleversante d’authenticité dans son D’amor sull’ali rosee jusqu’au dernier souffle d’un déchirant adieu à son amour.

Foto: © Philipp Zinniker

L’exceptionnelle prestation de Lana Kos reste certainement tributaire de celle du ténor (Manrico) qui s’inscrit en amoureux crédible. Les aigus solaires, la diction impeccable, le ténor allemand né au Brésil est un digne élève du regretté Carlo Bergonzi. Très beau verdien, même s’il peine parfois à chanter piano, on s’émerveille de son brillantissime Di quella pirà !

Ce beau couple a bien sûr son vilain. Le baryton (Il Comte di Luna) s’applique à chanter son personnage avec la noirceur requise. La diction est bonne et le timbre… verdien. Quand bien même, il montre quelques difficultés dans la première partie du terrible air Il balen, sa prestation manquant manifestement de directives de jeu, s’avère pourtant de très bonne facture.

La mezzo-soprano (Azucena), libérée d’un Stride la vampa correct, s’empare de la scène dès la deuxième partie de la soirée pour livrer un impressionnant dialogue avec Manrico. Quelle voix ! Quel engagement ! Enfin une vraie mezzo-soprano verdienne. Le manque de direction d’acteurs évident dans la gestuelle de la mezzo laisse fort heureusement à sa seule voix le soin d’exprimer les sentiments de la tzigane. Parmi les autres rôles, si on a moins aimé la voix fruste de Young Kwon (Ferrando), on a adoré celle du ténor Andrès del Castillo (un messager).

Dans la fosse, le chef dirige avec soin mais sans brio particulier un capable de belles envolées.

Crédits photographiques : © Philipp Zinniker

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