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Quand le Groupe des Six réveillait Paris

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Georges Auric, Germaine Tailleferre, Francis Poulenc, Louis Durey, Darius Milhaud, Arthur Honegger : six musiciens, six amis de la même génération partageant des idéaux communs, réunis autour de Jean Cocteau. Pour accéder au dossier complet : Le Groupe des Six

 

m072904_0014053_pSi le nom de «  » apparaît en 1920 sous la plume du journaliste Henri Collet, c’est bien dès 1917 que se réunirent , , , , , rejoints par en 1919. Et c’est en 1918 que Jean Cocteau fit paraître un petit manifeste qui influença les artistes : Le Coq et l’Arlequin. Suivons la naissance de ce phénomène médiatique et artistique.

Des « Nouveaux jeunes »…

Comme pour tout réseau d’amitiés et d’affinités esthétiques, la constitution du groupe fut progressive et fluctuante. Elle fut également une construction médiatique. Il n’est donc pas aisé ni pertinent de lui attribuer une date précise, d’autant que les sources et les témoignages ne concordent pas toujours. Aussi les six compositeurs se connaissaient-ils bien avant 1920, des liens d’amitié s’étaient formés au Conservatoire et chacun avait déjà plusieurs œuvres à son actif. Lorsque rentra d’Amérique du Sud, où il était secrétaire de Paul Claudel, ces liens se renforcèrent. Le jeune compositeur organisa des dîners les samedis soirs (qu’il raconte dans ses Notes sans musique) avec ses amis compositeurs, mais aussi Jean Cocteau, Raymond Radiguet, Paul Morand, Jean Hugo, Marie Laurencin, ou Marcelle Meyer. Ces « samedistes » se retrouvèrent également au petit restaurant du « Petit Bessonneau » puis au « Bœuf sur le toit », au cirque Médrano ou au Music-Hall.

En parallèle, un embryon du «  » se forma vers 1918, à Montparnasse, quartier devenu un lieu de mémoire de la bohème artistique parisienne au même titre que Montmartre. C’étaient les « heures chaudes de Montparnasse », pour reprendre le titre de cette série télévisée des années 1960 de Jean-Marie Drot. Cinq compositeurs se rassemblèrent autour de la figure d’Éric Satie, qui venait de produire Parade avec Jean Cocteau et Picasso, dans une « Société des Nouveaux Jeunes » – ce genre d’appellations était alors à la mode. Elle rassemblait Auric, Durey, Honegger, Tailleferre, et Roland-Manuel dans l’atelier du peintre suisse Émile Lejeune, au 6 rue Huyghens. La société « Lyre et palettes », qui prit ensuite le nom de « Peinture et musique », y organisait des expositions de peintures modernes (Modigliani, Picasso, Matisse, Kisling…), sous l’impulsion de Blaise Cendrars. Ces dernières étaient assorties de lectures de poèmes et de concerts organisés par le chef d’orchestre et violoncelliste Félix Delgrange. La chanteuse Jane Bathori, les pianistes Ricardo Viñes, Marcelle Meyer et Juliette Meerovitch ou l’acteur et chanteur Pierre Bertin comptaient parmi les habitués et y ont créé plusieurs œuvres des « Nouveaux Jeunes ». Leur premier concert eu lieu le 6 juin 1917, avec au programme : Parade de Satie, les Poèmes d’Honegger, le Trio d’Auric et Carillons de Durey. C’est le 5 avril 1919, dans un de ses articles « Carte Blanche » (14 avril 1919) qui paraissaient dans le quotidien Paris-Midi, que Jean Cocteau situa le premier concert regroupant cette fois tous les membres du futur « Groupe des Six » à la Salle Huyghens. Au programme : La Fête du Duc, mélodie d’Auric sur un poème de Cocteau, créée par Pierre Bertin, Les Images à Crusoé de Durey, cycle de mélodies sur des poèmes de Saint John-Perse, le Quatuor à cordes n°4 op. 46 (1918) de Milhaud, créé par le quatuor Capelle, les Mouvements perpétuels pour piano (1918), créé par Ricardo Viñes et la Sonate pour deux clarinettes de Poulenc et Trois Pièces d’Honegger pour piano. En parallèle, des concerts furent organisés par Jane Bathori au Théâtre du Vieux Colombier, qui rassemblèrent ces « Nouveaux Jeunes » au complet dès le 15 janvier 1918, encore sous le patronage de Satie, avec au programme : une Rapsodie (deux flûtes, clarinette et piano) d’Honegger, la Sonate pour violon et piano de Milhaud, Poèmes de J. Cocteau par Auric, Sonatine pour cordes de Tailleferre, Sonatine bureaucratique et Daphênes de Satie, Premier concert en trio de .

…au « Groupe des Six »

La suite est plus connue. Le 8 janvier 1920, Darius Milhaud reçut chez lui quelques critiques musicaux pour leur faire connaître quelques-uns de ses jeunes collègues les plus talentueux. Cinq répondirent à l’appel : , , , Louis Durey et . Si Roland-Manuel avait été présent, peut-être aurait-il fait partie du groupe. Le critique et compositeur Henri Collet, qui lui était bien là, fit paraître deux articles dans la revue Comoedia, inventant le terme de « Groupe des Six », en référence au groupe des cinq russes, et lui donnant une portée médiatique nouvelle : « Un ouvrage de Rimsky et un ouvrage de Cocteau : Les Cinq Russes, les Six Français et Erik Satie » (16 janvier 1920) et « Les Six français » (23 janvier 1920). Cette union généra deux œuvres collectives : l’Album des Six (1920), enregistré récemment par Miki Aoki, et Les Mariés de la Tour Eiffel (1921), projet dont Durey se retira d’ailleurs. Dès 1923 (également l’année de la mort de Radiguet), Satie annonça la dissolution du groupe, qui dura pourtant jusqu’en 1925. Les membres se retrouvèrent ensuite ponctuellement, notamment à l’occasion des commémorations et concerts.

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Le Coq (Paris. 1920). Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k893453q 

Le Coq et l’Arlequin

L’état d’esprit de ces jeunes musiciens fut exprimé par le petit livre de Jean Cocteau Le Coq et l’Arlequin, suite d’aphorismes imagés et provoquants loin de toute démarche musicologique. Anti-romantique, anti-Debussy, anti-Wagner et même anti-Stravinski, Jean Cocteau y prend Érik Satie pour modèle du renouveau de la musique française. Il prône « une musique à l’image de la vie et non le reflet de poétiques surannées ou de conventions périmées ». Le poète « médiatique » se fit alors le parrain et le porte-parole de ces artistes, chroniquant leurs concerts dans ses articles dans Paris-Midi, et défendant leur esthétique dans les quatre numéros de la revue anti-dada Le Coq (mai-novembre 1920) de la « Société d’admiration mutuelle », autre regroupement dans lequel on retrouve les « samedistes ».

Cependant, les membres du groupe se sont efforcés de corriger l’idée qu’ils formaient une école, dont Le Coq et l’Arlequin aurait été l’évangile. « D’une façon absolument arbitraire, il avait choisi six noms […] simplement parce que nous nous connaissions et que nous étions bons camarades et que nous figurions aux mêmes programmes sans se soucier de nos natures dissemblables ! Auric et Poulenc se rattachaient aux idées de Cocteau, Honegger au romantisme allemand et moi au lyrisme méditerranéen. », rapporte Milhaud dans Ma vie heureuse (1973). L’écoute de l’Album des Six confirme cet éclectisme. Le Groupe des Six serait donc avant tout un groupe de jeunes camarades, réunis par leur ancrage dans la vie artistique et intellectuelle parisienne, leur ton impertinent et leur ouverture très moderne à de nouveaux arts (music-hall, cirque et bientôt le cinéma) et aux nouveaux genres musicaux (jazz, musique latino-américaine). « Cette jeunesse à qui tout fut permis, les Six en font partie ; c’est sans doute à cette ambiance spéciale qu’ils doivent d’avoir osé produire et montrer au public des œuvres jugées puériles, mais dont la valeur réside dans une certaine liberté d’allure et un style bien particulier (…). » (E. Hurard-Viltard). Union éphémère et éclectique, le groupe fut donc bien l’émanation de cette culture des Années folles, « mélange subtile d’audace et de classicisme, de fureur de vivre et de temps arrêté, il donne la couleur sonore du Paris de ces années. » (Jean-Pierre Rioux, Jean-François Sirinelli. Histoire culturelle de la France).

Sources

Jean Cocteau. Le Coq et l’Arlequin. Notes autour de la musique. Paris : Éditions de la Sirène, 1918.

Henri Collet. « Un ouvrage de Rimsky et un ouvrage de Cocteau : Les Cinq Russes, les Six Français et Erik Satie » (16 janvier 1920) et « Les Six français » (23 janvier 1920) dans  la revue Comœdia. En ligne sur : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7653354r et http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7653361w/f2

Éveline Hurard-Viltard. Le Groupe des six ou le matin d’un jour de fête. Paris : Méridiens Klincksieck, 1987.

Darius Milhaud. Notes sans musique. Paris : R. Julliard, 1949

Catherine Miller. Jean Cocteau, Guillaume Apollinaire, Paul Claudel et le Groupe des Six  : rencontres poético-musicales autour des mélodies et des chansons. Sprimont : Mardaga, 2003

Bénédicte Renié, « Le soutien des artistes à la création contemporaine durant la Grande Guerre : les soirées de la salle Huyghens (1916-1917) » dans Marie Gispert, Catherine Méneux, Emmanuel Pernoud et Pierre Wat (ed.), Actes de la Journée d’études, Actualité de la recherche, Paris, mis en ligne en janvier 2015 : https://cocteau.biu-montpellier.fr/index.php?id=218

Carl B. Schmidt. Entrancing muse : a documented biography of Francis Poulenc. Hillsdale, N.Y. : Pendragon press, 2001.

Crédits photographiques : Image de une : © Costa Leemage ; Le groupe des six.  Jacques Emile Blanche . Sont représentés : J. Cocteau, F. Poulenc, Auric Georges, Marcelle, Arthur Honneger, D. Milhaud,  G. Taillefer © Rouen, musée des beaux-arts, © Service des musées de France, 2014

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  • Michel LONCIN

    Les « Six » … ? Une ESCROQUERIE « musicale » signée Cocteau !!!

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